|
Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
nuit et jour. - Elle me dit des choses ravissantes; elle me fait des madrigaux fort galants; elle s'assoit à mes genoux et se conduit tout à fait devant moi comme une humble esclave devant son seigneur et maître: ce qui me convient assez, car j'aime ces petites façons soumises et j'ai de la pente au despotisme oriental. - Elle ne fait pas la plus petite chose sans prendre mon avis, et semble avoir fait abnégation complète de sa fantaisie et de sa volonté; elle cherche à deviner ma pensée et à la prévenir; - elle est assommante d'esprit, de tendresse et de complaisance; elle est d'une perfection à jeter par les fenêtres. - Comment diable pourrai-je quitter une femme aussi adorable sans avoir l'air d'un monstre? - Il y a de quoi décréditer mon coeur à tout jamais.
Oh! que je souhaiterais la prendre en faute, lui trouver un tort! comme j'attends avec impatience une occasion de dispute! mais il n'y a pas de danger que la scélérate me la fournisse! Quand, pour amener une altercation, je lui parle brusquement et d'un ton dur, elle me répond des choses si douces, avec une voix si argentine, des yeux si trempés, d'un air si triste et si amoureux que je me fais à moi-même l'effet d'un plus que tigre ou tout au moins d'un crocodile, et que, tout en enrageant, je suis forcé de lui demander pardon.
À la lettre, elle m'assassine d'amour; elle me donne la question, et chaque jour elle resserre d'un cran les ais entre lesquels je suis pris. - Elle veut probablement m'amener à lui dire que je la déteste, qu'elle m'ennuie à la mort, et que, si elle ne me laisse en repos, je lui couperai la figure à coups de cravache. - Pardieu! elle y arrivera, et, si elle continue à être aussi aimable, ce sera avant peu, ou le diable m'emportera.
Malgré toutes ces belles apparences, Rosette est soûle de moi comme je suis soûl d'elle; mais, comme elle a fait d'éclatantes folies pour moi, elle ne veut pas se donner aux yeux de l'honnête corporation des femmes sensibles le tort d'une rupture. - Toute grande passion a la prétention d'être éternelle, et il est fort commode de se donner les bénéfices de cette éternité sans en supporter les inconvénients. - Rosette raisonne ainsi: Voici un jeune homme qui n'a plus qu'un reste de goût pour moi, et, comme il est assez naïf et débonnaire, il n'ose pas le témoigner ouvertement, et ne sait de quel bois faire flèche; il est évident que je l'ennuie, mais il crèvera plutôt à la peine que de prendre sur lui de me quitter. Comme c'est une manière de poète, il a la tête pleine de belles phrases sur l'amour et la passion, il se croit obligé, en conscience, d'être un Tristan ou un Amadis. - Or, comme rien au monde n'est plus insupportable que les caresses d'une personne que l'on commence à n'aimer plus (et n'aimer plus une femme, c'est la haïr violemment), je m'en vais les lui prodiguer de manière à l'indigestionner, et, de toutes les façons, il faudra qu'il m'envoie à tous les diables ou qu'il se remette à m'aimer comme au premier jour, ce qu'il se gardera soigneusement de faire.
Rien n'est mieux imaginé. - N'est-il pas charmant de faire l'Ariane délaissée? - L'on vous plaint, l'on vous admire, l'on n'a pas assez d'imprécations pour l'infâme qui a eu la monstruosité d'abandonner une créature aussi adorable; on prend des airs résignés et douloureux, on se met la main sous le menton et le coude sur le genou, de façon à faire ressortir les jolies veines bleues de son poignet. On porte des cheveux plus éplorés, et l'on met, pendant quelque temps, des robes d'une couleur plus sombre. On évite de prononcer le nom de l'ingrat, mais on y fait des allusions détournées, tout en poussant de petits soupirs admirablement modulés.
Une femme si bonne, si belle, si passionnée, qui a fait de si grands sacrifices, à qui l'on n'a pas à reprocher la moindre chose, un vase d'élection, une perle d'amour, un miroir sans taches, une goutte de lait, une rose blanche, une essence idéale à parfumer une vie; - une femme qu'on aurait dû adorer à
|