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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

ils sont d'une difformité curieuse; - des lierres, qui vont de l'un à l'autre et les embrassent à les étouffer,
mêlent leurs coeurs noirs aux feuilles vertes, et semblent en être l'ombre. - Rien au monde n'est plus

pittoresque. - La rivière s'élargit, à cet endroit, de manière à former un petit lac, et le peu de profondeur

permet de distinguer, sous la transparence de l'eau, les belles plantes aquatiques qui en tapissent le lit. Ce

sont des nymphéas et des lotus qui nagent nonchalamment dans le plus pur cristal avec les reflets des

nuées et des saules pleureurs qui se penchent sur la rive: le château est de l'autre côté, et ce petit batelet

peint de vert pomme et de rouge vif vous évitera de faire un assez long détour pour aller chercher le pont.

- C'est un assemblage de bâtiments construits à différentes époques, avec des pignons inégaux et une

foule de petits clochetons. Ce pavillon est en brique avec des coins de pierre; ce corps de logis est d'un

ordre rustique, plein de bossages et de vermiculages. Cet autre pavillon est tout moderne; il a un toit plat

à l'italienne avec des vases et une balustrade de tuiles et un vestibule de coutil en forme de tente: les

fenêtres sont toutes de grandeurs différentes, et ne se correspondent pas; il y en a de toutes les façons: on

y trouve jusqu'au trèfle et à l'ogive, car la chapelle est gothique. Certaines portions sont treillissées,

comme les maisons chinoises, de treillis peints de différentes couleurs, où grimpent des chèvrefeuilles,

des jasmins, des capucines et de la vigne vierge dont les brindilles entrent familièrement dans les

chambres, et semblent vous tendre la main en vous disant bonjour.

Malgré ce manque de régularité, ou plutôt à cause de ce manque de régularité, l'aspect de l'édifice est
charmant: au moins, l'on n'a pas tout vu d'un seul coup; il y a de quoi choisir, et l'on s'avise toujours de

quelque chose dont on ne s'était pas aperçu. Cette habitation que je ne connaissais pas, car elle est à une

vingtaine de lieues, me plut tout d'abord, et je sus à Rosette le plus grand gré d'avoir eu cette idée

triomphante de choisir un pareil nid à nos amours.

Nous y arrivâmes à la tombée du jour; et, comme nous étions las, après avoir soupé de grand appétit,
nous n'eûmes rien de plus pressé que de nous aller coucher (séparément bien entendu), car nous avions

l'intention de dormir sérieusement.

Je faisais je ne sais quel rêve couleur de rose, plein de fleurs, de parfums et d'oiseaux, quand je sentis une
tiède haleine effleurer mon front, et un baiser y descendre en palpitant des ailes. Un mignard clappement

de lèvres et une douce moiteur à la place effleurée me firent juger que je ne rêvais pas: j'ouvris les yeux,

et la première chose que j'aperçus, ce fut le cou frais et blanc de Rosette qui se penchait sur le lit pour

m'embrasser. - Je lui jetai les bras autour de la taille, et lui rendis son baiser plus amoureusement que je

ne l'avais fait depuis longtemps.

Elle s'en fut tirer le rideau et ouvrir la fenêtre, puis revint s'asseoir sur le bord de mon lit, tenant ma main
entre les deux siennes et jouant avec mes bagues. - Son habillement était de la simplicité la plus coquette.

- Elle était sans corset, sans jupon, et n'avait absolument sur elle qu'un grand peignoir de batiste blanc

comme le lait, fort ample et largement plissé; ses cheveux étaient relevés sur le haut de sa tête avec une

petite rose blanche de l'espèce de celles qui n'ont que trois ou quatre feuilles; ses pieds d'ivoire louaient

dans des pantoufles de tapisserie de couleurs éclatantes et bigarrées, mignonnes au possible, quoiqu'elles

fussent encore trop grandes, et sans quartier comme celles des jeunes Romaines. - Je regrettai, en la

voyant ainsi, d'être son amant et de n'avoir pas à le devenir.

Le rêve que je faisais au moment où elle est venue m'éveiller d'une aussi agréable manière n'était pas fort
éloigné de la réalité. - Ma chambre donnait sur le petit lac que j'ai décrit tout à l'heure. - Un jasmin

encadrait la fenêtre, et secouait ses étoiles en pluie d'argent sur mon parquet: de larges fleurs étrangères

balançaient leurs urnes sous mon balcon comme pour m'encenser; une odeur suave et indécise, formée de

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