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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

ces provinciaux qui s'endorment à dix heures dans les salons des villes, je tiens mes yeux le plus
écarquillés possible, et je relève mes paupières avec mes doigts! - rien n'y fait, et je prends un

laisser-aller conjugal on ne peut plus déplaisant.

La chère enfant, qui s'est bien trouvée l'autre jour du système champêtre, m'a emmené hier à la
campagne.

Il ne serait peut-être pas hors de propos que je te fisse une petite description de la susdite campagne, qui
est assez jolie; cela égayerait un peu toute cette métaphysique, et d'ailleurs il faut bien un fond pour les

personnages, et les figures ne peuvent pas se détacher sur le vide ou sur cette teinte brune et vague dont

les peintres remplissent le champ de leur toile.

Les abords en sont très pittoresques. - On arrive, par une grande route bordée de vieux arbres, à une
étoile dont le milieu est marqué par un obélisque de pierre surmonté d'une boule de cuivre doré: cinq

chemins font les pointes; - puis le terrain se creuse tout à coup. - La route plonge dans une vallée assez

étroite, dont le fond est occupé par une petite rivière qu'elle enjambe par un pont d'une seule arche, puis

remonte à grands pas par le revers opposé, où est assis le village dont on voit poindre le clocher

d'ardoises entre les toits de chaume et les têtes rondes des pommiers. - L'horizon n'est pas très vaste, car

il est borné, des deux côtés, par la crête du coteau, mais il est riant, et repose l'oeil. - À côté du pont, il y a

un moulin et une fabrique en pierres rouges en forme de tour; des aboiements presque perpétuels,

quelques braques et quelques jeunes bassets à jambes torses qui se chauffent au soleil devant la porte

vous apprendraient que c'est là que demeure le garde-chasse, si les buses et les fouines, clouées aux

volets, pouvaient vous laisser un moment dans l'incertitude. - À cet endroit commence une avenue de

sorbiers dont les fruits écarlates attirent des nuées d'oiseaux; comme on n'y passe pas fort souvent, il n'y a

au milieu qu'une bande de couleur blanche; tout le reste est recouvert d'une mousse courte et fine, et,

dans la double ornière tracée par les roues des voitures, bourdonnent et sautillent de petites grenouilles

vertes comme des chrysoprases. - Après avoir cheminé quelque temps, on se trouve devant une grille en

fer qui a été dorée et peinte, et dont les côtés sont garnis d'artichauts et de chevaux de frise. Puis le

chemin se dirige vers le château, que l'on ne voit pas encore, car il est enfoui dans la verdure comme un

nid d'oiseau, sans trop se presser toutefois et se détournant assez souvent pour aller visiter un ruisseau et

une fontaine, un kiosque élégant ou un beau point de vue, passant et repassant la rivière sur des ponts

chinois ou rustiques. - L'inégalité du terrain et les batardeaux élevés pour le service du moulin font qu'en

plusieurs endroits la rivière a des chutes de quatre à cinq pieds de hauteur, et rien n'est plus agréable que

d'entendre gazouiller toutes ces cascatelles à côté de soi, le plus souvent sans les voir, car les osiers et les

sureaux qui bordent le rivage y forment un rideau presque impénétrable; mais toute cette portion du parc

n'est en quelque sorte que l'antichambre de l'autre partie: une grande route qui passe au travers de cette

propriété la coupe malheureusement en deux, inconvénient auquel on a remédié d'une manière fort

ingénieuse. Deux grands murs crénelés, remplis de barbacanes et de meurtrières imitant une forteresse

ruinée, se dressent de chaque côté de la route; une tour où s'accrochent des lierres gigantesques, et qui est

du côté du château, laisse tomber sur le bastion opposé un véritable pont-levis avec des chaînes de fer

qu'on baisse tous les matins. - On passe par une belle arcade ogive dans l'intérieur du donjon, et de là

dans la seconde enceinte, où les arbres, qui n'ont pas été coupés depuis plus d'un siècle, sont d'une

hauteur extraordinaire, avec des troncs noueux emmaillotés de plantes parasites, et les plus beaux et les

plus singuliers que j'aie jamais vus. Quelques-uns n'ont de feuilles qu'au sommet, et se terminent en

larges ombrelles; d'autres s'effilent en panaches: - d'autres, au contraire, ont près de leur tige une large

touffe, d'où le tronc dépouillé s'élance vers le ciel comme un second arbre planté dans le premier; on

dirait des plans de devant d'un paysage composé ou des coulisses d'une décoration de théâtre, tellement

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