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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

depuis si longtemps, une maîtresse à moi comme mon cheval et mon épée, jeune, jolie, amoureuse et
spirituelle; - sans mère à grands principes, sans père décoré, sans tante revêche, sans frère spadassin, avec

cet agrément ineffable d'un mari dûment scellé et cloué dans un beau cercueil de chêne doublé de plomb,

le tout recouvert d'un gros quartier de pierre de taille, ce qui n'est pas à dédaigner; car, après tout, c'est un

mince divertissement que d'être appréhendé au milieu d'un spasme voluptueux, et d'aller compléter sa

sensation sur le pavé après avoir décrit un arc de 40 à 45 degrés, selon l'étage où l'on se trouve; - une

maîtresse libre comme l'air des montagnes, et assez riche pour entrer dans les raffinements et les

élégances les plus exquises, n'ayant d'ailleurs aucune espèce d'idée morale, ne vous parlant jamais de sa

vertu tout en essayant une nouvelle posture, ni de sa réputation non plus que si elle n'en avait jamais eu,

ne voyant intimement aucune femme, et les méprisant toutes presque autant que si elle était un homme,

faisant fort peu de cas du platonisme et ne s'en cachant point, et toutefois mettant toujours le coeur de la

partie; - une femme qui, si elle avait été posée dans une autre sphère, serait indubitablement devenue la

plus admirable courtisane du monde, et aurait fait pâlir la gloire des Aspasies et des Impérias!

Or, cette femme ainsi faite était à moi. - J'en faisais ce que je voulais; j'avais la clef de sa chambre et de
son tiroir; je décachetais ses lettres; je lui avais ôté son nom et je lui en avais donné un autre. C'était ma

chose, ma propriété. Sa jeunesse, sa beauté, son amour, tout cela m'appartenait, j'en usais, j'en abusais. Je

la faisais coucher dans le jour et se lever la nuit, si la fantaisie m'en prenait, et elle obéissait simplement

et sans avoir l'air de me faire un sacrifice, et sans prendre de petits airs de victime résignée. - Elle était

attentive, caressante, et, chose monstrueuse, exactement fidèle; - c'est-à-dire que si, il y a six mois, au

temps où je me dolentais de ne pas avoir de maîtresse, on m'avait fait entrevoir, même lointainement, un

pareil bonheur, j'en serais devenu fou de joie, et j'eusse envoyé mon chapeau cogner le ciel en signe de

réjouissance. Eh bien! maintenant que je l'ai, ce bonheur me laisse froid; je le sens à peine, je ne le sens

pas, et la situation où je suis prend si peu sur moi que je doute souvent que j'en aie changé. - Je quitterais

Rosette, j'en ai la conviction intime, qu'au bout d'un mois, peut- être de moins, je l'aurais si parfaitement

et si soigneusement oubliée que je ne saurais plus si je l'ai connue ou non! En fera- t-elle autant de son

côté? - Je crois que non.

Je réfléchissais donc à toutes ces choses, et, par une espèce de sentiment de repentir, je déposai sur le
front de la belle dormeuse le baiser le plus chaste et le plus mélancolique que jamais jeune homme ait

donné à une jeune femme, sur le coup de minuit. - Elle fit un petit mouvement; le sourire de sa bouche se

prononça un peu plus, mais elle ne se réveilla pas. - Je me déshabillai lentement, et, me glissant sous les

couvertures, je m'étendis tout au long d'elle comme une couleuvre. - La fraîcheur de mon corps la surprit;

elle ouvrit ses yeux et, sans me parler, elle colla sa bouche à ma bouche, et s'entortilla si bien autour de

moi que je fus réchauffé en moins de rien. Tout le lyrisme de la soirée se tourna en prose, mais en prose

poétique du moins. - Cette nuit est une des plus belles nuits blanches que j'aie passées: je ne puis plus en

espérer de pareilles.

Nous avons encore des moments agréables, mais il faut qu'ils aient été amenés et préparés par quelque
circonstance extérieure comme celle-ci, et dans les commencements, je n'avais pas besoin de m'être

monté l'imagination en regardant la lune et en écoutant chanter le rossignol pour avoir tout le plaisir

qu'on peut avoir quand on n'est pas réellement amoureux. Il n'y a pas encore de fils cassés dans notre

trame, mais il y a çà et là des noeuds, et la chaîne n'est pas à beaucoup près aussi unie.

Rosette, qui est encore amoureuse, fait ce qu'elle peut pour parer à tous ces inconvénients.
Malheureusement il y a deux choses au monde qui ne se peuvent commander: l'amour et l'ennui. - Je fais

de mon côté des efforts surhumains pour vaincre cette somnolence qui me gagne malgré moi, et, comme

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