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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

Je t'ai emprisonné dans mon amour, et j'ai cru, en me donnant à toi tout entière, que tu en garderais
quelque chose...

Moi. - Rosette, recule-toi un peu; ta cuisse me brûle, - tu es comme un charbon ardent.

ROSETTE. - Si je vous gêne, je vais me lever. - Ah! coeur de rocher, les gouttes d'eau percent la pierre,
et mes larmes ne te peuvent pénétrer. (Elle pleure.)

Moi. - Si vous pleurez comme cela, vous allez assurément changer notre lit en baignoire. - Que dis-je, en
baignoire? en océan. - Savez-vous nager, Rosette?

ROSETTE. - Scélérat!

Moi. - Allons, voilà que je suis un scélérat! Vous me flattez, Rosette, je n'ai point cet honneur: je suis un
bourgeois débonnaire, hélas! et je n'ai pas commis le plus petit crime; j'ai peut-être fait une sottise, qui

est de vous avoir aimée éperdument: voilà tout. - Voulez-vous donc à toute force m'en faire repentir? - Je

vous ai aimée, et je vous aime le plus que je peux. Depuis que je suis votre amant, j'ai toujours marché

dans votre ombre: je vous ai donné tout mon temps, mes jours et mes nuits. Je n'ai point fait de grandes

phrases avec vous, parce que je ne les aime qu'écrites; mais je vous ai donné mille preuves de ma

tendresse. Je ne vous parlerai pas de la fidélité la plus exacte, cela va sans dire; enfin je suis maigri de

sept quarterons depuis que vous êtes ma maîtresse. Que voulez-vous de plus? Me voilà dans votre lit; j'y

étais hier, j'y serai demain. Est-ce ainsi que l'on se conduit avec les gens que l'on n'aime pas? Je fais tout

ce que tu veux; tu dis: Allons, je vais; restons, je reste; je suis le plus admirable amoureux du monde, ce

me semble.

ROSETTE. - C'est précisément ce dont je me plains, - le plus parfait amoureux du monde en effet.

Moi. - Qu'avez-vous à me reprocher?

ROSETTE. - Rien, et j'aimerais mieux avoir à me plaindre de vous.

Moi. - Voici une étrange querelle.

ROSETTE. - C'est bien pis. - Vous ne m'aimez pas. - Je n'y puis rien, ni vous non plus. - Que
voulez-vous qu'on fasse à cela? Assurément, je préférerais avoir quelque faute à vous pardonner. - -Je

vous gronderais, vous vous excuseriez tant bien que mal, et nous nous raccommoderions.

Moi. - Ce serait tout bénéfice pour toi. Plus le crime serait grand, plus la réparation serait éclatante.

ROSETTE. - Vous savez bien, monsieur, que je ne suis pas encore réduite à employer cette ressource et
que si je voulais tout à l'heure, quoique vous ne m'aimiez pas, et que nous nous querellions...

Moi. - Oui, je conviens que c'est un pur effet de ta clémence... Veuille donc un peu; cela vaudrait mieux
que de syllogiser à perte de vue comme nous faisons.

ROSETTE. - Vous voulez couper court à une conversation qui vous embarrasse; mais, s'il vous plaît,
mon bel ami, nous nous contenterons de parler.

Moi. - C'est un régal peu cher. - Je t'assure que tu as tort; car tu es jolie à ravir, et je sens pour toi des
choses...

ROSETTE. - Que vous m'exprimerez une autre fois.

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