bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

ROSETTE. - Impertinent!

Moi. - Remarque, ma toute belle, que je t'ai fait la galanterie d'un peut-être; c'est fort honnête de
ma part. - Mais nous nous éloignons du sujet. Penche ta tête. Voyons: qu'est-ce que cela, ma sultane

favorite? et quelle mine maussade nous avons! Nous voulons baiser un sourire et non pas une

moue.

ROSETTE, se baissant pour m'embrasser. - Comment veux-tu que je rie? tu me dis des choses si
dures!

Moi. - Mon intention est de t'en dire de fort tendres. - Pourquoi veux-tu que je te dise des choses dures?

ROSETTE. - Je ne sais - ; mais vous m'en dites.

Moi. - Tu prends pour des duretés des plaisanteries sans conséquence.

ROSETTE. - Sans conséquence! Vous appelez cela sans conséquence? tout en a en amour. - Tenez,
j'aimerais mieux que vous me battissiez que de rire comme vous faites.

Moi - Tu voudrais donc me voir pleurer?

ROSETTE. - Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre. On ne vous demande pas de pleurer, mais de
parler raisonnablement et de quitter ce petit ton persifleur qui vous va fort mal.

Moi. - Il m'est impossible de parler raisonnablement et de ne pas persifler; alors je vais te battre, puisque
c'est dans tes goûts.

ROSETTE. - Faites.

Moi, lui donnant quelques petites tapes sur les épaules. - J'aimerais mieux me couper la
tête moi-même que de me gâter ton adorable corps et de marbrer de bleu la blancheur de ce dos

charmant. - Ma déesse, quel que soit le plaisir qu'une femme ait à être battue, en vérité, vous ne le serez

point.

ROSETTE. - Vous ne m'aimez plus.

Moi. - Voici qui ne découle pas très directement de ce qui précède; cela est à peu près aussi logique que
de dire: - Il pleut, donc ne me donnez pas mon parapluie; ou: Il fait froid, ouvrez la fenêtre.

ROSETTE. - Vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée.

Moi. - Ah! la chose se complique: vous ne m'aimez plus et vous ne m'avez jamais aimée. Ceci est
passablement contradictoire: comment puis-je cesser de faire une chose que je n'ai jamais commencée? -

Tu vois bien, petite reine, que tu ne sais ce que tu dis et que tu es très parfaitement absurde.

ROSETTE. - J'avais tant envie d'être aimée de vous que j'ai aidé moi-même à me faire illusion. On croit
aisément ce que l'on désire; mais maintenant je vois bien que je me suis trompée. - Vous vous êtes

trompé vous-même; vous avez pris un goût pour de l'amour, et du désir pour de la passion. - La chose

arrive tous les jours. Je ne vous en veux pas: il n'a pas dépendu de vous que vous ne soyez amoureux;

c'est à mon peu de charmes que je dois m'en prendre. J'aurais dû être plus belle, plus enjouée, plus

coquette; j'aurais dû tâcher de monter jusqu'à toi, ô mon poète! au lieu de vouloir te faire descendre

jusqu'à moi: j'ai eu peur de te perdre dans les nuages, et j'ai craint que ta tête ne me dérobât ton coeur. -

< page précédente | 56 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.