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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

l'air une poésie bien pénétrante puisque nos chevaux mêmes paraissaient la sentir.

Rien au monde cependant n'était plus pastoral et plus simple: quelques arbres, quelques nuages, cinq ou
six brins de serpolet, une femme et un rayon de soleil brochant sur le tout comme un chevron d'or sur un

blason. - Il n'y avait d'ailleurs, dans ma sensation, ni surprise ni étonnement. Je me reconnaissais bien. Je

n'étais jamais venu dans cet endroit, mais je me rappelais parfaitement et la forme des feuilles et la

position des nuées, cette colombe blanche qui traversait le ciel, s'envolait dans la même direction; cette

petite cloche argentine, que j'entendais pour la première fois, avait bien souvent tinté à mon oreille, et sa

voix me semblait une voix d'amie; j'avais, sans y être jamais passé, parcouru cette allée bien des fois avec

des princesses montées sur des licornes; les plus voluptueux de mes rêves s'y allaient promener tous les

soirs, et mes désirs s'y étaient donné des baisers absolument pareils à celui échangé par moi et Rosette. -

Ce baiser n'avait rien de nouveau pour moi; mais il était tel que j'avais pensé qu'il serait. C'est peut-être la

seule fois de ma vie que je n'ai pas été désappointé, et que la réalité m'a paru aussi belle que l'idéal. - Si je

pouvais trouver une femme, un paysage, une architecture, quelque chose qui répondit à mon désir intime

aussi parfaitement que cette minute-là a répondu à la minute que j'avais rêvée, je n'aurais rien à envier

aux dieux, et je renoncerais très volontiers à ma stalle du paradis. - Mais, en vérité, je ne crois pas qu'un

homme de chair pût résister une heure à des voluptés si pénétrantes; deux baisers comme cela

pomperaient une existence entière, et feraient vide complet dans une âme et dans un corps. - Ce n'est pas

cette considération-là qui m'arrêterait; car, ne pouvant prolonger ma vie indéfiniment, il m'est égal de

mourir, et j'aimerais mieux mourir de plaisir que de vieillesse ou d'ennui. Mais cette femme n'existe pas.

- Si, elle existe; - je n'en suis peut-être séparé que par une cloison. - Je l'ai peut-être coudoyée hier ou

aujourd'hui.

Que manque-t-il à Rosette pour être cette femme-là? - Il lui manque que je le croie. Quelle fatalité me
fait donc avoir toujours pour maîtresses des femmes que je n'aime pas. Son cou est assez poli pour y

suspendre les colliers les mieux ouvrés; ses doigts sont assez effilés pour faire honneur aux plus belles et

aux plus riches bagues; le rubis rougirait de plaisir de briller au bout vermeil de son oreille délicate; sa

taille pourrait ceindre le ceste de Vénus; mais c'est l'amour seul qui sait nouer l'écharpe de sa mère.

Tout le mérite qu'a Rosette est en elle, je ne lui ai rien prêté. Je n'ai pas jeté sur sa beauté ce voile de
perfection dont l'amour enveloppe la personne aimée; - le voile d'Isis est un voile transparent à côté de

celui-là. - Il n'y a que la satiété qui en puisse lever le coin.

Je n'aime pas Rosette; du moins l'amour que j'ai pour elle, si j'en ai, ne ressemble pas à l'idée que je me
suis faite de l'amour. - Après cela mon idée n'est peut-être pas juste. Je n'ose rien décider. Toujours est-il

qu'elle me rend tout à fait insensible au mérite des autres femmes, et je n'ai désiré personne avec un peu

de suite depuis que je la possède. - Si elle a à être jalouse, ce n'est que de fantômes, ce dont elle s'inquiète

assez peu, et pourtant mon imagination est sa plus redoutable rivale; c'est une chose dont, avec toute sa

finesse, elle ne s'apercevra probablement jamais.

Si les femmes savaient cela! - Que d'infidélités l'amant le moins volage fait à la maîtresse la plus adorée!
- Il est à présumer que les femmes nous le rendent et au-delà; mais elles font comme nous, et n'en disent

rien. - Une maîtresse est un thème obligé qui disparaît ordinairement sous les fioritures et les broderies. -

Bien souvent les baisers qu'on lui donne ne sont pas pour elle; c'est l'idée d'une autre femme que l'on

embrasse dans sa personne, et elle profite plus d'une fois (si cela peut s'appeler un profit) des désirs

inspirés par une autre. Ah! que de fois, pauvre Rosette, tu as servi de corps à mes rêves et donné une

réalité à tes rivales; que d'infidélités dont tu as été involontairement la complice! Si tu avais pu penser,

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