|
Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
trompe. - -Le pauvre bras se trouve pris sous la masse qui l'opprime, le sang s'arrête, les nerfs sont tiraillés, et l'engourdissement vous picote avec ses millions d'aiguilles: vous êtes une manière de petit Milon Crotoniate, et le matelas de votre lit et le dos de votre divinité représentent assez exactement les deux parties de l'arbre qui se sont rejointes. - Le jour vient enfin, qui vous délivre de ce martyre, et vous sautez à bas de ce chevalet avec plus d'empressement qu'aucun mari n'en met à descendre de l'échafaud nuptial.
Ceci est l'histoire de bien des passions.
- C'est celle de tous les plaisirs.
Quoi qu'il en soit, - malgré l'interruption ou à cause de l'interruption, jamais volupté pareille n'a passé sur ma tête: je me sentais réellement un autre. L'âme de Rosette était entrée tout entière dans mon corps. - Mon âme m'avait quitté et remplissait son coeur comme son âme à elle remplissait le mien. - Sans doute, elles s'étaient rencontrées au passage dans ce long baiser équestre, comme Rosette l'a appelé depuis (ce qui m'a fâché par parenthèse), et s'étaient traversées et confondues aussi intimement que le peuvent faire les âmes de deux créatures mortelles sur un grain de boue périssable.
Les anges doivent assurément s'embrasser ainsi, et le vrai paradis n'est pas au ciel, mais sur la bouche d'une personne aimée.
J'ai attendu vainement une minute pareille, et j'en ai sans succès provoqué le retour. Nous avons été bien souvent nous promener à cheval dans l'allée du bois, par de beaux couchers de soleil; les arbres avaient la même verdure, les oiseaux chantaient la même chanson, mais nous trouvions le soleil terne, le feuillage jauni: le chant des oiseaux nous paraissait aigre et discordant, l'harmonie n'était plus en nous. Nous avons mis nos chevaux au pas, et nous avons essayé le même baiser. - Hélas! nos lèvres seules se joignaient, et ce n'était que le spectre de l'ancien baiser. - Le beau, le sublime, le divin, le seul vrai baiser que j'aie donné et reçu en ma vie était envolé à tout jamais. - Depuis ce jour-là je suis toujours revenu du bois avec un fond de tristesse inexprimable. - Rosette, toute gaie et folâtre qu'elle soit habituellement, ne peut échapper à cette impression, et sa rêverie se trahit par une petite moue délicatement plissée qui vaut au moins son sourire.
Il n'y a guère que la fumée du vin et le grand éclat des bougies qui me puissent faire revenir de ces mélancolies-là. Nous buvons tous les deux comme des condamnés à mort, silencieusement et coup sur coup, jusqu'à ce que nous ayons atteint la dose qu'il nous faut; alors nous commençons à rire et à nous moquer du meilleur coeur de ce que nous appelons notre sentimentalité.
Nous rions, - parce que nous ne pouvons pleurer. - Ah! qui pourra faire germer une larme au fond de mon oeil tari?
Pourquoi ai-je eu tant de plaisir ce soir-là? Il me serait bien difficile de le dire. J'étais pourtant le même homme, Rosette la même femme. Ce n'était pas la première fois que je me promenais à cheval, ni elle non plus. Nous avions déjà vu se coucher le soleil, et ce spectacle ne nous a pas autrement touchés que la vue d'un tableau que l'on admire, selon que les couleurs en sont plus ou moins brillantes. Il y a plus d'une allée d'ormes et de marronniers dans le monde, et celle-là n'était pas la première que nous parcourions; qui donc nous y a fait trouver un charme si souverain, qui métamorphosait les feuilles mortes en topazes, les feuilles vertes en émeraudes, qui avait doré tous ces atomes voltigeants, et changé en perles toutes ces gouttes d'eau égrenées sur la pelouse, qui donnait une harmonie si douce aux sons d'une cloche habituellement discordante, et aux piaillements de je ne sais quels oisillons? - Il fallait qu'il y eût dans
|