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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

Le seul tort que j'aie envers elle, c'est d'être moi. Si je lui disais cela, l'enfant répondrait bien vite que
c'est précisément mon plus grand mérite à ses yeux; ce qui serait plus obligeant que sensé.

Une fois, - c'était dans les commencements de notre liaison, - j'ai cru être arrivé à mon but, une minute
j'ai cru avoir aimé; - j'ai aimé. - Ô mon ami! je n'ai vécu que cette minute-là, et, si cette minute eût été

une heure, je fusse devenu un dieu - Nous étions sortis tous les deux à cheval, moi sur mon cher

Ferragus, elle sur une jument couleur de neige qui a l'air d'une licorne, tant elle a les pieds déliés et

l'encolure svelte. Nous suivions une grande allée d'ormes d'une hauteur prodigieuse; le soleil descendait

sur nous, tiède et blond, tamisé par les déchiquetures du feuillage, - des losanges d'outremer scintillaient

par places dans des nuages pommelés, de grandes lignes d'un bleu pâle jonchaient les bords de l'horizon

et se changeaient en un vert pomme extrêmement tendre, lorsqu'elles se rencontraient avec les tons

orangés du couchant. - L'aspect du ciel était charmant et singulier; la brise nous apportait je ne sais quelle

odeur de fleurs sauvages on ne peut plus ravissante. - De temps en temps un oiseau partait devant nous et

traversait l'allée en chantant. - -La cloche d'un village que l'on ne voyait pas sonnait doucement

l'Angélus, et les sons argentins, qui ne nous arrivaient qu'atténués par l'éloignement, avaient une douceur

infinie. Nos bêtes allaient le pas et marchaient côte à côte d'une manière si égale que l'une ne dépassait

pas l'autre. - Mon coeur se dilatait, et mon âme débordait sur mon corps. - Je n'avais jamais été si

heureux. Je ne disais rien, ni Rosette non plus, et pourtant nous ne nous étions jamais aussi bien

entendus. - Nous étions si près l'un de l'autre que ma jambe touchait le ventre du cheval de Rosette. Je me

penchai vers elle et passai mon bras autour de sa taille; elle fit le même mouvement de son côté, et

renversa sa tête sur mon épaule. Nos bouches se prirent; ô quel chaste et délicieux baiser! - Nos chevaux

marchaient toujours avec leur bride flottante sur le cou. - Je sentais le bras de Rosette se relâcher et ses

reins ployer de plus en plus. - Moi- même je faiblissais et j'étais près de m'évanouir. - Ah! je t'assure que

dans ce moment-là je ne songeais guère si j'étais moi ou un autre. Nous allâmes ainsi jusqu'au bout de

l'allée, où un bruit de pas nous fit reprendre brusquement notre position; c'étaient des gens de

connaissance aussi à cheval qui vinrent à nous et nous parlèrent. Si j'avais eu des pistolets, je crois que

j'aurais tiré sur eux.

Je les regardais d'un air sombre et furieux, qui aura dû leur paraître bien singulier. - Après tout, j'avais
tort de me mettre si fort en colère contre eux, car ils m'avaient rendu, sans le vouloir, le service de couper

mon plaisir à point, au moment où, par son intensité même, il allait devenir une douleur ou s'affaisser

sous sa violence. - C'est une science que l'on ne regarde pas avec tout le respect qu'on lui doit que celle

de s'arrêter à temps. - Quelquefois, en étant couché avec une femme, on lui passe le bras sous la taille:

c'est d'abord une grande volupté de sentir la tiède chaleur de son corps, la chair douce et veloutée de ses

reins, l'ivoire poli de ses flancs et de refermer sa main sur sa gorge qui se dresse et frissonne. - La belle

s'endort dans cette position amoureuse et charmante; la cambrure de ses reins devient moins prononcée;

sa gorge s'apaise; son flanc est soulevé par la respiration plus large et plus régulière du sommeil; ses

muscles se dénouent, sa tête roule dans ses cheveux. - Cependant votre bras est plus pressé, vous

commencez à vous apercevoir que c'est une femme et non pas une sylphide: - mais vous n'ôteriez votre

bras pour rien au monde, il y a beaucoup de raisons pour cela: la première, c'est qu'il est assez dangereux

de réveiller une femme avec qui l'on est couché; il faut être en état de substituer au rêve délicieux qu'elle

fait sans doute une réalité encore plus délicieuse; la seconde, c'est qu'en la priant de se soulever pour

retirer votre bras vous lui dites d'une manière indirecte qu'elle est lourde et qu'elle vous gêne, ce qui n'est

pas honnête, ou bien vous lui faites entendre que vous êtes faible ou fatigué, chose extrêmement

humiliante pour vous et qui vous nuira infiniment dans son esprit; - la troisième est que, comme l'on a eu

du plaisir dans cette position, l'on croit qu'en la gardant on pourra en éprouver encore, en quoi l'on se

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