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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

Je suis très malheureux de ne pouvoir acquérir la certitude morale d'une chose dont j'ai la certitude
physique. - C'est ordinairement l'inverse qui a lieu et c'est le fait qui prouve l'idée. Je voudrais me

prouver le fait par l'idée; je ne le puis; quoique la chose soit assez singulière, elle est. Il dépend de moi,

jusqu'à un certain point, d'avoir une maîtresse; mais je ne puis me forcer à croire que j'en aie une tout en

l'ayant. Si je n'ai pas en moi la foi nécessaire, même pour une chose aussi évidente, il m'est aussi

impossible de croire à un fait aussi simple qu'à un autre de croire à la Trinité. La foi ne s'acquiert pas, et

c'est un pur don, une grâce spéciale du ciel.

Jamais personne autant que moi n'a désiré vivre de la vie des autres, et s'assimiler une autre nature; -
jamais personne n'y a moins réussi. - Quoi que je fasse, les autres hommes ne sont guère pour moi que

des fantômes, et je ne sens pas leur existence; ce n'est pourtant pas le désir de reconnaître leur vie et d'y

participer qui me manque. - C'est la puissance ou le défaut de sympathie réelle pour quoi que ce soit.

L'existence ou la non- existence d'une chose ou d'une personne ne m'intéresse pas assez pour que j'en sois

affecté d'une manière sensible et convaincante. - La vue d'une femme ou d'un homme qui m'apparaît dans

la réalité ne laisse pas sur mon âme des traces plus fortes que la vision fantastique du rêve: - il s'agite

autour de moi un pâle monde d'ombres et de semblants faux ou vrais qui bourdonnent sourdement, au

milieu duquel je me trouve aussi parfaitement seul que possible, car aucun n'agit sur moi en bien ou en

mal, et ils me paraissent d'une nature tout à fait différente. - Si je leur parle et qu'ils me répondent

quelque chose qui ait à peu près le sens commun, je suis aussi surpris que si mon chien ou mon chat

prenait tout à coup la parole et se mêlait à la conversation: - le son de leur voix m'étonne toujours, et je

croirais très volontiers qu'ils ne sont que de fugitives apparences dont je suis le miroir objectif. Inférieur

ou supérieur, à coup sûr je ne suis pas de leur espèce. Il y a des moments où je ne reconnais que Dieu

au-dessus de moi, et d'autres où je me juge à peine l'égal du cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur

son banc de sable; mais dans quelque situation d'esprit que je me trouve, haut ou bas, je n'ai jamais pu me

persuader que les hommes étaient vraiment mes semblables. Quand on m'appelle monsieur, ou qu'en

parlant de moi on dit: - Cet homme, - cela me paraît fort singulier. Mon nom même me semble un nom

en l'air et qui n'est pas mon véritable nom; cependant, si bas qu'il soit prononcé au milieu du bruit le plus

fort, je me retourne subitement avec une vivacité convulsive et fébrile dont je n'ai jamais bien pu me

rendre compte. - Est-ce la crainte de trouver dans cet homme qui sait mon nom et pour qui le ne suis plus

la foule un antagoniste ou un ennemi?

C'est surtout lorsque j'ai vécu avec une femme que j'ai le mieux senti combien ma nature repoussait
invinciblement toute alliance et toute miction. Je suis comme une goutte d'huile dans un verre d'eau.

Vous aurez beau tourner et remuer, jamais l'huile ne se pourra lier avec elle; elle se divisera en cent mille

petits globules qui se réuniront et remonteront à la surface, au premier moment de calme: la goutte

d'huile et le verre d'eau, voilà mon histoire. La volupté même, cette chaîne de diamant qui lie tous les

êtres, ce feu dévorant qui fond les rochers et les métaux de l'âme et les fait retomber en pleurs, comme le

feu matériel fait fondre le fer et le granit, toute puissante qu'elle est, n'a jamais pu me dompter ou

m'attendrir. Cependant j'ai les sens très vifs; mais mon âme est pour mon corps une soeur ennemie, et le

malheureux couple, comme tout couple possible, légal ou illégal, vit dans un état de guerre perpétuel. -

Les bras d'une femme, ce qui lie le mieux sur la terre, à ce qu'on dit, sont pour moi de bien faibles

attaches, et je n'ai jamais été plus loin de ma maîtresse que lorsqu'elle me serrait sur son coeur. -

J'étouffais, voilà tout.

Que de fois je me suis coloré contre moi-même! que d'efforts j'ai faits pour ne pas être ainsi! Comme je
me suis exhorté à être tendre, amoureux, passionné! que souvent j'ai pris mon âme par les cheveux et l'ai

traînée sur mes lèvres au beau milieu d'un baiser!

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