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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

rien de bon, et ce diable de petit mot restrictif est malheureusement celui de toutes les langues humaines
qui est le plus employé; - mais je suis un imbécile, un idiot, un véritable oison, qui ne sais me contenter

de rien et qui vais toujours chercher midi à quatorze heures; et, au lieu d'être tout à fait heureux, je ne le

suis qu'à moitié; - à moitié, c'est déjà beaucoup pour ce monde-ci, et cependant je trouve que ce n'est pas

assez.

Aux yeux de tout le monde, j'ai une maîtresse que plusieurs désirent et m'envient, et que personne ne
dédaignerait. Mon désir est donc rempli en apparence, et je n'ai plus le droit de chercher des querelles au

sort. Cependant il ne me semble pas avoir une maîtresse; je le comprends par raisonnement, mais je ne le

sens pas; et, si quelqu'un me demandait inopinément si j'en ai une, je crois que je répondrais que non. -

Pourtant la possession d'une femme qui a de la beauté, de la jeunesse et de l'esprit constitue ce que, dans

tous les temps et dans tous les pays, on a appelé et appelle avoir une maîtresse, et je ne pense pas qu'il y

ait une autre manière. Cela n'empêche pas que je n'aie les plus étranges doutes à cet égard, et cela est

poussé au point que, si plusieurs personnes s'entendaient pour me soutenir que je ne suis pas l'amant

favorisé de Rosette, malgré l'évidence palpable de la chose, je finirais par les croire.

Ne va pas imaginer, d'après ce que je te dis, que je ne l'aime pas, ou qu'elle me déplaise en quelque
chose: je l'aime au contraire beaucoup et je la trouve ce que tout le monde la trouvera: une jolie et

piquante créature. Simplement je ne me sens pas l'avoir, voilà tout. Et pourtant aucune femme ne m'a

donné autant de plaisir, et si jamais j'ai compris la volupté, c'est dans ses bras. - Un seul de ses baisers, la

plus chaste de ses caresses me fait frissonner jusqu'à la plante des pieds et fait refluer tout mon sang au

coeur. Arrangez tout cela. La chose est pourtant comme je te la conte. Mais le coeur de l'homme est plein

de ces absurdités-là; et, s'il fallait concilier toutes les contradictions qu'il renferme, on aurait fort à faire.

D'où cela peut-il venir? En vérité, je ne sais.

Je la vois toute la journée, et même toute la nuit, si je veux. Je lui fais toutes les caresses qu'il me plaît de
lui faire; je l'ai nue ou habillée, à la ville ou à la campagne. Elle est d'une complaisance inépuisable, et

entre parfaitement dans tous mes caprices, si bizarres qu'ils soient: un soir, il m'a pris cette fantaisie de la

posséder au milieu du salon, le lustre et les bougies allumées, le feu dans la cheminée, les fauteuils

rangés en cercle comme pour une grande soirée de réception, elle en toilette de bal avec son bouquet et

son éventail, tous ses diamants aux doigts et au cou, des plumes sur la tête, le costume le plus splendide

possible, et moi habillé en ours; elle y a consenti. - Quand tout fut prêt, les domestiques furent très

surpris de recevoir l'ordre de fermer les portes et de ne laisser monter personne; ils n'avaient pas l'air de

comprendre le moins du monde, et s'en allèrent avec une mine hébétée qui nous fit bien rire. À coup sûr,

ils pensèrent que leur maîtresse était décidément folle; mais ce qu'ils pensaient ou ne pensaient pas ne

nous importait guère.

Cette soirée est la plus bouffonne de ma vie. Te figures-tu l'air que je devais avoir avec mon chapeau à
plumes sous la patte, des bagues à toutes les griffes, une petite épée à garde d'argent et un ruban bleu de

ciel à la poignée? Je me suis approché de la belle; et, après lui avoir fait la plus gracieuse révérence, je

m'assis à côté d'elle et je l'assiégeai dans toutes les formes. Les madrigaux musqués, les galanteries

exagérées que je lui adressais, tout le jargon de la circonstance prenait un relief singulier en passant par

mon mufle d'ours; car j'avais une superbe tête en carton peint que je fus bientôt obligé de jeter sous la

table tellement ma déité était adorable ce soir-là et tant j'avais envie de lui baiser la main et mieux que la

main. La peau suivit la tête à peu de distance; car, n'ayant pas l'habitude d'être ours j'y étouffais très bien

et plus qu'il n'était nécessaire. Alors la toilette de bal eut beau jeu, comme tu peux le croire; les plumes

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