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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

comprend l'homme de la manière la plus aimable; quoiqu'elle ait retardé quelques temps la conclusion du
chapitre, je n'ai pas pris une seule fois de l'humeur contre elle: ce qui est vraiment merveilleux; car tu sais

les belles fureurs où j'entre lorsque je n'ai pas sur-le-champ ce que je désire, et qu'une femme dépasse le

temps que je lui ai assigné dans ma tête pour se rendre. - Je ne sais pas comment elle a fait; dès la

première entrevue elle m'a fait comprendre que je l'aurais, et j'en étais plus sûr que si j'en eusse tenu la

promesse écrite et signée de sa main. On dira peut-être que la hardiesse et la facilité de ses manières

laissaient le champ libre à la témérité des espérances. Je ne pense pas que ce soit là le véritable motif: j'ai

vu quelques femmes dont la prodigieuse liberté excluait, en quelque sorte, jusqu'à l'ombre d'un doute, qui

ne m'ont pas produit cet effet, et auprès desquelles j'avais des timidités et des inquiétudes pour le moins

déplacées.

Ce qui fait qu'en général je suis bien moins aimable avec les femmes que je veux avoir qu'avec celles qui
me sont indifférentes, c'est l'attente passionnée de l'occasion et l'incertitude où je suis de la réussite de

mon projet: cela me donne du sombre et me jette dans une rêverie qui m'ôte beaucoup de mes moyens et

de ma présence d'esprit. Quand je vois s'échapper une à une les heures que j'avais destinées à un autre

emploi, la colère me gagne malgré moi, et je ne puis m'empêcher de dire des choses fort sèches et fort

aigres, qui vont quelquefois jusqu'à la brutalité et qui reculent mes affaires à cent lieues. Avec Rosette, je

n'ai rien senti de tout cela; jamais, même au moment où elle me résistait le plus, je n'ai eu cette idée

qu'elle voulût échapper à mon amour. Je lui ai laissé déployer tranquillement toutes ses petites

coquetteries, et j'ai pris en patience les délais assez longs qu'il lui a plu d'apporter à mon ardeur: sa

rigueur avait quelque chose de souriant qui vous en consolait autant que possible, et dans ses cruautés les

plus hyrcaniennes on entrevoyait un fond d'humanité qui ne vous permettait guère d'avoir une peur bien

sérieuse. - Les honnêtes femmes, même lorsqu'elles le sont moins, ont une façon rechignée et

dédaigneuse qui m'est parfaitement insupportable. Elles vous ont l'air toujours prêtes à sonner et à vous

faire jeter à la porte par leurs laquais; - et il me semble, en vérité, qu'un homme qui prend la peine de

faire la cour à une femme (ce qui n'est pas déjà aussi agréable qu'on veut le croire) ne mérite pas d'être

regardé de cette manière-là. La chère Rosette n'a pas de ces regards-là, elle; - et je t'assure qu'elle y

trouve son profit; - c'est la seule femme avec qui j'aie été moi, et j'ai la fatuité de dire que je n'ai jamais

été aussi bien. - Mon esprit s'est déployé librement; et, par l'adresse et le feu de ses répliques, elle m'en a

fait trouver plus que je ne m'en croyais et plus que je n'en ai peut-être réellement. - Il est vrai que j'ai été

assez peu lyrique, - cela n'est guère possible avec elle; - ce n'est pas cependant qu'elle n'ait son côté

poétique, malgré ce que de C*** en a dit; mais elle est si pleine de vie et de force et de mouvement, elle

a l'air d'être si bien dans le milieu où elle est qu'on n'a pas envie d'en sortir pour monter dans les nuages.

Elle remplit la vie réelle si agréablement et en fait une chose si amusante pour elle et pour les autres que

la rêverie n'a rien à vous offrir de mieux.

Chose miraculeuse! voilà près de deux mois que je la connais, et depuis ce temps je ne me suis ennuyé
que lorsque je n'étais pas avec elle. Tu conviendras que cela n'est pas d'une femme médiocre de produire

un pareil effet, car habituellement les femmes produisent sur moi l'effet précisément inverse, et me

plaisent beaucoup plus de loin que de près.

Rosette a le meilleur caractère du monde, avec les hommes s'entend, car avec les femmes elle est
méchante comme un diable; elle est gaie, vive, alerte, prête à tout, très originale dans sa manière de

parler, et a toujours à vous dire quelques charmantes drôleries auxquelles on ne s'attend pas: - c'est un

délicieux compagnon, un joli camarade avec lequel on couche, plutôt qu'une maîtresse; et, si j'avais

quelques années de plus et quelques idées romanesques de moins, cela me serait parfaitement égal, et

même je m'estimerais le plus fortuné mortel qui soit. Mais... mais... - voilà une particule qui n'annonce

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