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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
Cela tient peut-être à ce que je vis beaucoup avec moi-même, et que les plus petits détails dans une vie aussi monotone que la mienne prennent une trop grande importance. Je m'écoute trop vivre et penser: j'entends le battement de mes artères, les pulsations de mon coeur; je dégage, à force d'attention, mes idées les plus insaisissables de la vapeur trouble où elles flottaient et je leur donne un corps. - Si j'agissais davantage, je n'apercevrais pas toutes ces petites choses, et je n'aurais pas le temps de regarder mon âme au microscope, comme je le fais toute la journée. Le bruit de l'action ferait envoler cet essaim de pensées oisives qui voltigent dans ma tête et m'étourdissent du bourdonnement de leurs ailes: au lieu de poursuivre des fantômes, je me colletterais avec des réalités; je ne demanderais aux femmes que ce qu'elles peuvent donner: - du plaisir, - et je ne chercherais pas à embrasser je ne sais quelle fantastique idéalité parée de nuageuses perfections. - Cette tension acharnée de l'oeil de mon âme vers un objet invisible m'a faussé la vue. Je ne sais pas voir ce qui est, à force d'avoir regardé ce qui n'est pas, et mon oeil si subtil pour l'idéal est tout à fait myope dans la réalité; - ainsi, j'ai connu des femmes que tout le monde assure être ravissantes, et qui ne me paraissent rien moins que cela. - J'ai beaucoup admiré des peintures généralement jugées mauvaises, et des vers bizarres ou inintelligibles m'ont fait plus de plaisir que les plus galantes productions. - Je ne serais pas étonné qu'après avoir tant adressé de soupirs à la lune et regardé les étoiles entre les deux yeux, après avoir tant fait d'élégies et d'apostrophes sentimentales, je ne devienne amoureux de quelque fille de joie bien ignoble ou de quelque femme laide et vieille; - -ce serait une belle chute. - La réalité se vengera peut-être ainsi du peu de soin que j'ai mis à lui faire la cour: - cela ne serait-il pas bien fait, si j'allais m'éprendre d'une belle passion romanesque pour quelque maritorne ou quelque abominable gaupe? Me vois-tu jouant de la guitare sous la fenêtre d'une cuisine et supplanté par un marmiton portant le roquet d'une vieille douairière crachant sa dernière dent? - Peut-être aussi que, ne trouvant rien en ce monde qui soit digne de mon amour, je finirai par m'y adorer moi-même, comme feu Narcisse d'égoïste mémoire. - Pour me garantir d'un aussi grand malheur, je me regarde dans tous les miroirs et dans tous les ruisseaux que je rencontre. Au vrai, à force de rêveries et d'aberrations, j'ai une peur énorme de tomber dans le monstrueux et le hors nature. Cela est sérieux, et il y faut prendre garde. - Adieu, mon ami; - je vais de ce pas chez la dame rose, de peur de me laisser aller à mes contemplations habituelles. - Je ne pense pas que nous nous occupions beaucoup de l'entéléchie, et je crois que, si nous faisons quelque chose, ce ne sera pas à coup sûr du spiritualisme, bien que la créature soit fort spirituelle: je roule soigneusement et serre dans un tiroir le patron de ma maîtresse idéale pour ne pas l'essayer sur celle-ci. Je veux jouir tranquillement des beautés et des mérites qu'elle a. Je veux la laisser habillée d'une robe à sa taille, sans tâcher de lui adapter le vêtement que j'ai taillé d'avance et à tout événement pour la dame de mes pensées. - Ce sont de fort sages résolutions, je ne sais pas si je les tiendrai - Encore une fois, adieu.
Chapitre 3
Je suis l'amant en pied de la dame en rose; c'est presque un état, une charge, et cela donne de la consistance dans le monde. Je n'ai plus l'air d'un écolier qui cherche une bonne fortune parmi les aïeules et qui n'ose débiter un madrigal à une femme, à moins qu'elle ne soit centenaire: je m'aperçois, depuis mon installation, que l'on me considère beaucoup plus, que toutes les femmes me parlent avec une coquetterie jalouse et font de grands frais pour moi. - Les hommes, au contraire, y mettent plus de froideur, et, dans le peu de mots que nous échangeons, il y a quelque chose d'hostile et de contraint; ils sentent qu'ils ont en moi un rival déjà redoutable et qui peut le devenir davantage. - Il m'est revenu que beaucoup d'entre eux avaient amèrement critiqué ma façon de me mettre, et avaient dit que je m'habillais d'une manière trop efféminée: que mes cheveux étaient bouclés et lustrés avec plus de soin qu'il ne convenait; que cela, joint à ma figure imberbe, me donnait un air damoiseau on ne peut plus ridicule; que j'affectais pour mes vêtements des étoffes riches et brillantes qui sentaient leur théâtre, et que je
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