bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

- Je ne comprends pas le genre de services qu'elle peut t'avoir rendus...

- Serais-tu réellement un sot? me dit alors de C*** en me regardant avec la mine la plus comique du
monde.

- Ma foi, j'en ai bien peur; - et faut-il donc tout te dire? Mme de Thémines passe, et à juste titre, pour
avoir des lumières spéciales à de certains endroits, et un jeune homme qu'elle a pris et gardé pendant

quelque temps peut hardiment se présenter partout, et être sûr qu'il ne restera pas longtemps sans avoir

une affaire, et deux plutôt qu'une. - Outre cet ineffable avantage, il y en a un autre qui n'est pas moindre,

c'est que, dès que les femmes de cette société te verront l'amant en titre de Mme de Thémines,

n'eussent-elles pas le plus léger goût pour toi, elles se feront un plaisir et un devoir de t'enlever à une

femme à la mode comme est celle-ci; et, au lieu des avances et des démarches que tu aurais à faire, tu

n'auras que l'embarras du choix, et tu deviendras nécessairement le point de mire de toutes les agaceries

et de toutes les minauderies possibles.

Cependant si elle t'inspire une répugnance trop forte, ne la prends pas. Tu n'y es pas précisément obligé,
quoique cela eût été dans la politesse et les convenances. Mais fais vite un choix et attaque-toi à celle qui

te plaira le mieux ou qui semblera offrir le plus de facilités, car tu perdrais, en différant, le bénéfice de la

nouveauté et l'avantage qu'elle te donne pendant quelques jours sur tous les cavaliers qui sont ici. Toutes

ces dames ne conçoivent rien à ces passions qui naissent dans l'intimité et se développent lentement dans

le respect et dans le silence: elles sont pour les coups de foudre et les sympathies occultes; - chose

merveilleusement bien imaginée pour épargner les ennuis de la résistance et toutes ces longueurs et ces

redites que le sentiment entremêle au roman de l'amour, et qui ne font qu'en différer inutilement la

conclusion. - Ces dames sont très économes de leur temps, et il leur paraît tellement précieux qu'elles

seraient au désespoir d'en laisser une seule minute inemployée. - Elles ont une envie d'obliger le genre

humain qu'on ne saurait trop louer, et elles aiment leur prochain comme elles-mêmes, - ce qui est

parfaitement évangélique et méritoire; ce sont de très charitables créatures, qui ne voudraient, pour rien

au monde, faire mourir un homme de désespoir.

Il doit déjà y en avoir trois ou quatre de frappées en ta faveur, et je te conseillerais amicalement de
pousser ta pointe avec vivacité de ce côté-là, au lieu de t'amuser à bavarder avec moi dans l'embrasure

d'une fenêtre, ce qui ne t'avancera pas à grand-chose.

- Mais, mon cher C***, je suis tout à fait neuf sur ces matières-là. Je n'ai point ce qu'il faut du monde
pour distinguer au premier coup d'oeil une femme frappée d'avec une qui ne l'est point; et je pourrais

commettre d'étranges bévues, si tu ne m'aidais de ton expérience.

- En vérité, tu es d'un primitif qui n'a pas de nom, et je ne croyais pas qu'il fût possible d'être aussi
pastoral et aussi bucolique que cela dans le bienheureux siècle où nous sommes! - Que diable fais-tu

donc de cette grande paire d'yeux noirs que tu as là, et qui serait de l'effet le plus vainqueur, si tu savais

t'en servir? - Regarde-moi là-bas un peu, dans ce coin auprès de la cheminée, cette petite femme en rose

qui joue avec son éventail: elle te lorgne depuis un quart d'heure avec une assiduité et une fixité tout à

fait significatives: il n'y a qu'elle au monde pour être indécente d'une manière aussi supérieure, et

déployer une aussi noble effronterie. Elle déplaît beaucoup aux femmes, qui désespèrent de parvenir

jamais à cette hauteur d'impudence, mais, en revanche, elle plaît beaucoup aux hommes, qui lui trouvent

tout le piquant d'une courtisane. - Il est vrai qu'elle est d'une dépravation charmante, pleine d'esprit, de

verve et de caprice - C'est une excellente maîtresse pour un jeune homme qui a des préjugés. - En huit

jours elle vous débarrasse une conscience de tout scrupule, et vous corrompt le coeur de manière à ce que

< page précédente | 37 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.