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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

ciel brûler et détruire tous les tableaux, tous les poèmes, toutes les statues et toutes les partitions... Ouf!
voilà une tirade d'une longueur interminable, et qui sort un peu du style épistolaire. - Quelle tartine!

Je me suis joliment laissé aller au lyrisme, mon très cher ami, et voilà déjà bien du temps que je pindarise
assez ridiculement. Tout ceci est fort loin de notre sujet, qui est, si je m'en souviens bien, l'histoire

glorieuse et triomphante du chevalier d'Albert au pourchas de Daraïde, la plus belle princesse du monde,

comme disent les vieux romans.

Mais en vérité, l'histoire est si pauvre que je suis forcé d'avoir recours aux digressions et aux réflexions.

J'espère qu'il n'en sera pas toujours ainsi, et qu'avant peu le roman de ma vie sera plus entortillé et plus
compliqué qu'un imbroglio espagnol.

Après avoir erré de rue en rue, je me décidai à aller trouver un de mes amis qui devait me présenter dans
une maison, où, à ce qu'il m'a dit, on voyait un monde de jolies femmes, - une collection d'idéalités

réelles, - de quoi satisfaire une vingtaine de poètes. - Il y en a pour tous les goûts: - des beautés

aristocratiques avec des regards d'aigle, des yeux vert de mer, des nez droits, des mentons

orgueilleusement relevés, des mains royales et des démarches de déesse; des lis d'argent montés sur des

tiges d'or; - de simples violettes aux pâles couleurs, au doux parfum, oeil humide et baissé, cou frêle,

chair diaphane; - des beautés vives et piquantes; des beautés précieuses, des beautés de tous les genres; -

car c'est un vrai sérail que cette maison-là, moins les eunuques et le kislar aga. - Mon ami me dit

qu'il y a déjà fait cinq ou six passions, - tout autant; - cela me paraît extrêmement prodigieux, et j'ai bien

peur de ne pas avoir un pareil succès; de C*** prétend que si, et que je réussirai bientôt plus que je ne le

voudrai. Je n'ai, suivant lui, qu'un défaut dont je me corrigerai avec l'âge et en prenant du monde, c'est de

faire trop de cas de la femme, et pas assez des femmes. - Il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai

là-dedans. - Il dit que je serai parfaitement aimable quand je me serai défait de ce petit travers. Dieu le

veuille! Il faut que les femmes sentent que je les méprise; car un compliment, qu'elles trouveraient

adorable et du dernier charmant dans la bouche d'un autre, les met en colère et leur déplaît dans la

mienne, autant que l'épigramme la plus sanglante. Cela tient probablement à ce que de C*** me

reproche.

Le coeur me battait un peu en montant l'escalier, et j'étais à peine remis de mon émotion que de C***,
me poussant par le coude, me mit face à face avec une femme d'une trentaine d'années environ, - assez

belle, - parée avec un luxe sourd et une prétention extrême de simplicité enfantine, - ce qui ne l'empêchait

pas d'être plaquée de rouge comme une roue de carrosse: - c'était la dame du lieu.

De C***, prenant cette voix grêle et moqueuse si différente de sa voix habituelle, et dont il se sert dans le
monde quand il veut faire le charmant, lui dit avec force démonstrations de respect ironique, où perçait

visiblement le plus profond mépris, moitié bas, moitié haut:

- C'est ce jeune homme dont je vous ai parlé l'autre jour, - un homme d'un mérite très distingué; - il est on
ne peut mieux né, et je pense qu'il ne pourra que vous être agréable de le recevoir; c'est pourquoi j'ai pris

la liberté de vous le présenter.

- Assurément, monsieur, vous avez très bien fait, répliqua la dame en minaudant de la manière la plus
outrée. Puis elle se retourna vers moi, et, après m'avoir détaillé du coin de l'oeil en connaisseuse habile,

et d'une façon qui me fit rougir par-dessus les oreilles: - Vous pouvez vous regarder comme invité une

fois pour toutes, et venir aussi souvent que vous aurez une soirée à perdre.

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