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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

instinct devrait nous y porter d'une invincible manière? Qui nous a donné l'idée de cette femme
imaginaire? de quelle argile avons-nous pétri cette statue invisible? où avons- nous pris les plumes que

nous avons attachées au dos de cette chimère? quel oiseau mystique a déposé dans un coin obscur de

notre âme l'oeuf inaperçu dont notre rêve est éclos? quelle est donc cette beauté abstraite que nous

sentons, et que nous ne pouvons définir? pourquoi, devant une femme souvent charmante, disons-nous

quelquefois qu'elle est belle, - tandis que nous la trouvons fort laide? Où est donc le modèle, le type, le

patron intérieur qui nous sert de point de comparaison? car la beauté n'est pas une idée absolue, et ne peut

s'apprécier que par le contraste. - Est-ce au ciel que nous l'avons vue, - dans une étoile, - au bal, à l'ombre

d'une mère, frais bouton d'une rose effeuillée? - est-ce en Italie ou en Espagne? est-ce ici ou là- bas, hier

ou il y a longtemps? était-ce la courtisane adorée, la cantatrice en vogue, la fille du prince? une tête fière

et noble ployant sous un lourd diadème de perles et de rubis? un visage jeune et enfantin se penchant

entre les capucines et les volubilis de la fenêtre? - À quelle école appartenait le tableau où cette beauté

ressortait blanche et rayonnante au milieu des noires ombres? Est-ce Raphaël qui a caressé le contour qui

vous plaît? est-ce Cléomène qui a poli le marbre que vous adorez? - êtes-vous amoureux d'une madone

ou d'une Diane? - votre idéal est-il un ange, une sylphide ou une femme? Hélas! c'est un peu de tout cela,

et ce n'est pas cela.

Cette transparence de ton, cette fraîcheur charmante et pleine d'éclat, ces chairs où courent tant de sang et
tant de vie, ces belles chevelures blondes se déroulant comme des manteaux d'or, ces rires étincelants,

ces fossettes amoureuses, ces formes ondoyantes comme des flammes, cette force, cette souplesse, ces

luisants de satin, ces lignes si bien nourries, ces bras potelés, ces dos charnus et polis, toute cette belle

santé appartient à Rubens. - Raphaël lui seul a pu remplir de cette couleur d'ambre pâle un aussi chaste

linéament. Quel autre que lui a courbé ces longs sourcils si fins et si noirs, et effilé les franges de ces

paupières si modestement baissées? - Croyez-vous qu'Allegri ne soit pour rien dans votre idéal? C'est à

lui que la dame de vos pensées a volé cette blancheur mate et chaude qui vous ravit. Elle s'est arrêtée

bien longtemps devant ses toiles pour surprendre le secret de cet angélique sourire toujours épanoui; elle

a modelé l'ovale de son visage sur l'ovale d'une nymphe ou d'une sainte. Cette ligne de la hanche qui

serpente si voluptueusement est de l'Antiope endormie. - Ces mains grasses et fines peuvent être

réclamées par Danaé ou Madeleine. La poudreuse antiquité elle-même a fourni bien des matériaux pour

la composition de votre jeune chimère; ces reins souples et forts que vous enlacez de vos bras avec tant

de passion ont été sculptés par Praxitèle. Cette divinité a laissé tout exprès passer le petit bout de son pied

charmant hors des cendres d'Herculanum pour que votre idole ne fût pas boiteuse. La nature a aussi

contribué pour sa part. Vous avez vu au prisme du désir, çà et là, un bel oeil sous une jalousie, un front

d'ivoire appuyé contre une vitre, une bouche souriant derrière un éventail. - Vous avez deviné un bras

d'après la main, un genou d'après une cheville. Ce que vous voyiez était parfait: - -vous supposiez le reste

comme ce que vous voyiez, et vous l'acheviez avec les morceaux d'autres beautés enlevés ailleurs. - La

beauté idéale, réalisée par les peintres, ne vous a pas même suffi, et vous êtes allé demander aux poètes

des contours encore plus arrondis, des formes plus éthérées, des grâces plus divines, des recherches plus

exquises; vous les aviez priés de donner le souffle et la parole à votre fantôme, tout leur amour, toute leur

rêverie, toute leur joie et leur tristesse, leur mélancolie et leur morbidesse, tous leurs souvenirs et toutes

leurs espérances, leur science et leur passion, leur esprit et leur coeur; vous leur avez pris tout cela, et

vous avez ajouté, pour mettre le comble à l'impossible, votre passion à vous, votre esprit à vous, votre

rêve et votre pensée. L'étoile a prêté son rayon, la fleur son parfum, la palette sa couleur, le poète son

harmonie, le marbre sa forme, vous votre désir. - Le moyen qu'une femme réelle, mangeant et buvant, se

levant le matin et se couchant le soir, si adorable et si pétrie de grâces qu'elle soit d'ailleurs, puisse

soutenir la comparaison avec une pareille créature! on ne peut raisonnablement l'espérer, et cependant on

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