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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

Je me suis sans doute trop hâté: mon heure n'est pas venue; Dieu qui m'a prêté la vie ne me la reprendra
pas sans que j'aie vécu. À quoi bon donner au poète une lyre sans cordes, à l'homme une vie sans amour?

Dieu ne peut pas commettre une pareille inconséquence; et sans doute, au moment voulu, il mettra sur

mon chemin celle que je dois aimer et dont je dois être aimé. - Mais pourquoi l'amour m'est-il venu avant

la maîtresse! pourquoi ai-je soif sans avoir de fontaine où m'étancher? ou pourquoi ne sais-je pas voler,

comme ces oiseaux du désert, à l'endroit où est l'eau? Le monde est pour moi un Sahara sans puits et sans

dattiers. Je n'ai pas dans ma vie un seul coin d'ombre où m'abriter du soleil: je souffre toutes les ardeurs

de la passion sans en avoir les extases et les délices ineffables; j'en connais les tourments, et n'en ai pas

les plaisirs. Je suis jaloux de ce qui n'existe pas; je m'inquiète pour l'ombre d'une ombre; je pousse des

soupirs qui n'ont point de but; j'ai des insomnies que ne vient pas embellir un fantôme adoré; je verse des

larmes qui coulent jusqu'à terre sans être essuyées; je donne au vent des baisers qui ne me sont point

rendus; j'use mes yeux à vouloir saisir dans le lointain une forme incertaine et trompeuse; j'attends ce qui

ne doit point venir, et je compte les heures avec anxiété, comme si j'avais un rendez- vous.

Qui que tu sois, ange ou démon, vierge ou courtisane, bergère ou princesse, que tu viennes du nord ou du
midi, toi que je ne connais pas et que j'aime! oh! ne te fais pas attendre plus longtemps, ou la flamme

brûlera l'autel, et tu ne trouveras plus à la place de mon coeur qu'un morceau de cendre froide. Descends

de la sphère où tu es; quitte le ciel de cristal, esprit consolateur, et viens jeter sur mon âme l'ombre de tes

grandes ailes. Toi, femme que j'aimerai, viens, que je ferme sur toi mes bras ouverts depuis si longtemps.

Portes d'or du palais qu'elle habite, roulez- vous sur vos gonds; humble loquet de sa cabane, lève-toi;

rameaux des bois, ronces des chemins, décroisez-vous; enchantements de la tourelle, charmes des

magiciens, soyez rompus; ouvrez-vous, rangs de la foule, et la laissez passer.

Si tu viens trop tard, ô mon idéal! je n'aurai plus la force de t'aimer: - mon âme est comme un colombier
tout plein de colombes. À toute heure du jour, il s'en envole quelque désir. Les colombes reviennent au

colombier, mais les désirs ne reviennent point au coeur. - L'azur du ciel blanchit sous leurs innombrables

essaims; ils s'en vont, à travers l'espace, de monde en monde, de ciel en ciel, chercher quelque amour

pour s'y poser et y passer la nuit: presse le pas, ô mon rêve! ou tu ne trouveras plus dans le nid vide que

les coquilles des oiseaux envolés.

Mon ami, mon compagnon d'enfance, tu es le seul à qui je puisse conter de pareilles choses. Écris-moi
que tu me plains, et que tu ne me trouves pas hypocondriaque; console-moi, je n'en ai jamais eu plus

besoin: que ceux qui ont une passion qu'ils peuvent satisfaire sont dignes d'envie! L'ivrogne ne rencontre

de cruauté dans aucune bouteille; il tombe du cabaret au ruisseau, et se trouve plus heureux sur son tas

d'ordures qu'un roi sur son trône. Le sensuel va chez les courtisanes chercher de faciles amours, ou des

raffinements impudiques: une joue fardée, une jupe courte, une gorge débraillée, un propos libertin, il est

heureux; son oeil blanchit, sa lèvre se trempe; il atteint au dernier degré de son bonheur, il a l'extase de sa

grossière volupté. Le joueur n'a besoin que d'un tapis vert et d'un jeu de cartes gras et usé pour se

procurer les angoisses poignantes, les spasmes nerveux et les diaboliques jouissances de son horrible

passion. Ces gens-là peuvent s'assouvir ou se distraire; - moi, cela m'est impossible; Cette idée s'est

tellement emparée de moi que je n'aime presque plus les arts, et que la poésie n'a plus pour moi aucun

charme; ce qui me ravissait autrefois ne me fait pas la moindre impression.

Je commence à le croire, - je suis dans mon tort, je demande à la nature et à la société plus qu'elles ne
peuvent donner Ce que je cherche n'existe point, et je ne dois pas me plaindre de ne pas le trouver.

Cependant, si la femme que nous rêvons n'est pas dans les conditions de la nature humaine, qui fait donc

que nous n'aimons que celle-là et point les autres, puisque nous sommes des hommes, et que notre

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