bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

un homme qui a exposé sa vie pour elle? - aucune; - et la reconnaissance est un chemin de traverse qui
mène bien vite à l'amour.

- Tu conviendras au moins que, lorsque je donne dans le romanesque, ce n'est pas à demi, et que je suis
aussi fou qu'il est possible de l'être. C'est toujours cela, car rien au monde n'est plus maussade qu'une

folie raisonnable. Tu conviendras aussi que, lorsque j'écris des lettres, ce sont plutôt des volumes que de

simples billets. En tout j'aime ce qui dépasse les bornes ordinaires. - C'est pourquoi je t'aime. Ne te

moque pas trop de toutes les niaiseries que je t'ai griffonnées: je quitte la plume pour les mettre en action;

car j'en reviens toujours à mon refrain: - je veux avoir une maîtresse. J'ignore si ce sera la dame du parc,

la beauté du balcon, mais je te dis adieu pour me mettre en quête. Ma résolution est prise. Dût celle que

je cherche se cacher au fond du royaume de Cathay ou de Samarcande, je la saurai bien dénicher. Je te

ferai savoir le succès de mon entreprise ou sa non-réussite. J'espère que ce sera le succès: fais des voeux

pour moi, mon cher ami. Quant à moi, je m'habille de mon plus bel habit, et sors de la maison bien

décidé à n'y rentrer qu'avec une maîtresse selon mes idées. - J'ai assez rêvé; à l'action maintenant.

Chapitre 2

Eh bien! mon ami, je suis rentré à la maison, je n'ai pas été au Cathay, à Cachemire ni à Samarcande; -
mais il est juste de dire que je n'ai pas plus de maîtresse que jamais. - Je m'étais pourtant pris la main à

moi-même, et juré mon grand jurement que j'irais au bout du monde: je n'ai pas été seulement au bout de

la ville. Je ne sais comment je m'y prends, je n'ai jamais pu tenir parole à personne, pas même à moi: il

faut que le diable s'en mêle. Si je dis: J'irai là demain, il est sûr que je resterai; si je me propose d'aller au

cabaret, je vais à l'église; si je veux aller à l'église, les chemins s'embrouillent sous mes pieds comme des

écheveaux de fil, et je me trouve dans un endroit tout différent. Je jeûne quand j'ai décidé de faire une

orgie, et ainsi de suite. Aussi je crois que ce qui m'empêche d'avoir une maîtresse, c'est que j'ai résolu

d'en avoir une.

Il faut que je te raconte mon expédition de point en point: cela vaut bien les honneurs de la narration.
J'avais passé ce jour-là deux grandes heures au moins à ma toilette. J'avais fait peigner et friser mes

cheveux, retrousser et cirer le peu que j'ai de moustaches, et, l'émotion du désir animant un peu la pâleur

ordinaire de ma figure, je n'étais réellement pas trop mal. Enfin, après m'être attentivement regardé au

miroir sous des jours différents pour voir si j'étais assez beau et si j'avais la mine assez galante, je suis

sorti résolument de la maison le front haut, le menton relevé, le regard direct, une main sur la hanche,

faisant sonner les talons de mes bottes comme un anspessade, coudoyant les bourgeois et ayant l'air

parfaitement vainqueur et triomphal.

J'étais comme un autre Jason allant à la conquête de la toison d'or. - Mais, hélas! Jason a été plus heureux
que moi: outre la conquête de la toison, il a fait en même temps la conquête d'une belle princesse, et moi,

je n'ai ni princesse ni toison.

Je m'en allais donc par les rues, avisant toutes les femmes, et courant à elles et les regardant au plus près
quand elles me semblaient valoir la peine d'être examinées. - Les unes prenaient leur grand air vertueux

et passaient sans lever l'oeil. - Les autres s'étonnaient d'abord, et puis souriaient quand elles avaient les

dents belles. - Quelques-unes se retournaient au bout de quelque temps pour me voir lorsqu'elles

croyaient que je ne les regardais plus, et rougissaient comme des cerises en se trouvant nez à nez avec

moi. - Le temps était beau; il y avait foule à la promenade. - Et cependant, je dois l'avouer, malgré tout le

respect que je porte à cette intéressante moitié du genre humain, ce qu'on est convenu d'appeler le beau

sexe est diablement laid: sur cent femmes il y en avait à peine une de passable. Celle-ci avait de la

< page précédente | 30 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.