|
Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
en saint Jérôme, comme autrefois en don Juan; l'on est pâle et macéré, l'on porte les cheveux à l'apôtre, l'on marche les mains jointes et les yeux fichés en terre; on prend un petit air confit en perfection; on a une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et du buis bénit à son lit; l'on ne jure plus, l'on fume peu, et l'on chique à peine. - Alors on est chrétien, l'on parle de la sainteté de l'art, de la haute mission de l'artiste, de la poésie du catholicisme, de M. de Lamennais, des peintres de l'école angélique, du concile de Trente, de l'humanité progressive et de mille autres belles choses. - Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de républicanisme; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale, et amalgament avec un sérieux digne d'éloges les Actes des Apôtres et les décrets de la sainte convention, c'est l'épithète sacramentelle; d'autres y ajoutent, pour dernier ingrédient, quelques idées saint-simoniennes. - Ceux-là sont complets et carrés par la base; après eux, il faut tirer l'échelle. Il n'est pas donné au ridicule humain d'aller plus loin, - has ultra metas..., etc. Ce sont les colonnes d'Hercule du burlesque.
Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui court que le néo-christianisme lui-même jouit d'une certaine faveur. On dit qu'il compte jusqu'à un adepte, y compris M. Drouineau.
Une variété extrêmement curieuse du journaliste proprement dit moral, c'est le journaliste à famille féminine.
Celui-là pousse la susceptibilité pudique jusqu'à l'anthropophagie, ou peu s'en faut.
Sa manière de procéder, pour être simple et facile au premier coup d'oeil, n'en est pas moins bouffonne et superlativement récréative, et je crois qu'elle vaut qu'on la conserve à la postérité, - à nos derniers neveux, comme disaient les perruques du prétendu grand siècle.
D'abord pour se poser en journaliste de cette espèce, il faut quelques petits ustensiles préparatoires, - tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères, le plus de soeurs possible, un assortiment de filles complet et des cousines innombrablement. - Ensuite il faut une pièce de théâtre ou un roman quelconque, une plume, de l'encre, du papier et un imprimeur. Il faudrait peut-être bien une idée et plusieurs abonnés; mais on s'en passe avec beaucoup de philosophie et l'argent des actionnaires.
Quand on a tout cela, l'on peut s'établir journaliste moral. Les deux recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la rédaction.
Modèles d'articles vertueux sur une première représentation.
«Après la littérature de sang, la littérature de fange; après la Morgue et le bagne, l'alcôve et le lupanar; après les guenilles tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la débauche; après, etc. (selon le besoin et l'espace, on peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu'à cinquante et au-delà), - c'est justice. - Voilà où mènent l'oubli des saines doctrines et le dévergondage romantique: le théâtre est devenu une école de prostitution où l'on n'ose se hasarder qu'en tremblant avec une femme qu'on respecte. Vous venez sur la foi d'un nom illustre, et vous êtes obligé de vous retirer au troisième acte avec votre jeune fille toute troublée et toute décontenancée. Votre femme cache sa rougeur derrière son éventail; votre soeur, votre cousine, etc.» (On peut diversifier les titres de parenté; il suffit que ce soient des femelles.)
Nota. - Il y en a un qui a poussé la moralité jusqu'à dire: Je n'irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. - Celui-là, je l'admire et je l'aime; je le porte dans mon coeur, comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien; car il a eu l'idée la plus triomphante, la plus pyramidale, la plus ébouriffée, la plus
|