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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

encore quitté le deuil. Ce sont de petits airs languissants, de petites façons de laisser tomber les bras, de
ployer le cou et de se rengorger comme une tourterelle dépareillée; un tas de charmantes minauderies

doucement voilées sous la transparence du crêpe, une coquetterie de désespoir si bien entendue, des

soupirs si adroitement ménagés, des larmes qui tombent si à propos et donnent aux yeux tant de brillant!

- Certes, après le vin, si ce n'est avant, la liqueur que j'aime le mieux à boire est une belle larme bien

limpide et bien claire qui tremble au bout d'un cil brun ou blonde. - Le moyen qu'on résiste à cela! - On

n'y résiste pas; - et puis le noir va si bien aux femmes! - La peau blanche, poésie à part, tourne à l'ivoire,

à la neige, au lait, à l'albâtre, à tout ce qu'il y a de candide au monde à l'usage des faiseurs de madrigaux:

la peau bise n'a plus qu'une pointe de brun pleine de vivacité et de feu. - Un deuil est une bonne fortune

pour une femme, et la raison pourquoi je ne me marierai jamais, c'est de peur que ma femme ne se

défasse de moi pour porter mon deuil. - Il y a cependant des femmes qui ne savent point tirer parti de leur

douleur et pleurent de façon à se rendre le nez rouge et à se décomposer la figure comme les mascarons

qu'on voit aux fontaines: c'est un grand écueil. Il faut beaucoup de charmes et d'art pour pleurer

agréablement; faute de cela, l'on court risque de n'être pas consolée de longtemps. - Si grand néanmoins

que soit le plaisir de rendre quelque Artémise infidèle à l'ombre de son Mausole, je ne veux pas

décidément choisir, parmi cet essaim gémissant, celle à qui je demanderai son coeur en échange du mien.

Je t'entends dire d'ici: - Qui prendras-tu donc? - Tu ne veux ni des jeunes personnes, ni des femmes
mariées, ni des veuves. - Tu n'aimes pas les mamans; je ne présume pas que tu aimes mieux les

grand-mères. - Que diable aimes-tu donc? C'est le mot de la charade, et si je le savais, je ne me

tourmenterais pas tant. Jusqu'ici, je n'ai aimé aucune femme, mais j'ai aimé et j'aime l'amour.

Quoique je n'aie pas eu de maîtresses et que les femmes que j'ai eues ne m'aient inspiré que du désir, j'ai

éprouvé et je connais l'amour même: je n'aimais pas celle-ci ou celle-là, l'une plutôt que l'autre, mais

quelqu'une que je n'ai jamais vue et qui doit exister quelque part, et que je trouverai, s'il plaît à Dieu. Je

sais bien comme elle est, et, quand je la rencontrerai, je la reconnaîtrai.

Je me suis figuré bien souvent l'endroit qu'elle habite, le costume qu'elle porte, les yeux et les cheveux
qu'elle a. - J'entends sa voix; je reconnaîtrais son pas entre mille autres, et si, par hasard, quelqu'un

prononçait son nom, je me retournerais; il est impossible qu'elle n'ait pas un des cinq ou six noms que je

lui ai assignés dans ma tête.

- Elle a vingt-six ans, pas plus, ni moins non plus. - Elle n'est plus ignorante, et n'est pas encore blasée.
C'est un âge charmant pour faire l'amour comme il faut, sans puérilité et sans libertinage. - Elle est d'une

taille moyenne. Je n'aime pas une géante ni une naine. Je veux pouvoir porter tout seul ma déité du sofa

au lit; mais il me déplairait de l'y chercher. Il faut que, se haussant un peu sur la pointe du pied, sa

bouche soit à la hauteur de mon baiser. C'est la bonne taille. Quant à son embonpoint, elle est plutôt

grasse que maigre. Je suis un peu Turc sur ce point, et il ne me plairait guère de rencontrer une arête où je

cherche un contour; il faut que la peau d'une femme soit bien remplie, sa chair dure et ferme comme la

pulpe d'une pêche un peu verte: c'est exactement ainsi qu'est faite la maîtresse que j'aurai. Elle est blonde

avec des yeux noirs, blanche comme une blonde, colorée comme une brune, quelque chose de rouge et de

scintillant dans le sourire. La lèvre inférieure un peu large, la prunelle nageant dans un flot d'humide

radical, la gorge ronde et petite, et en arrêt, les poignets minces, les mains longues et potelées, la

démarche onduleuse comme une couleuvre debout sur sa queue, les hanches étoffées et mouvantes,

l'épaule large, le derrière du cou couvert de duvet: - un caractère de beauté fin et ferme à la fois, élégant

et vivace, poétique et réel; un motif de Giorgione exécuté par Rubens.

Voici son costume: elle porte une robe de velours écarlate ou noir avec des crevés de satin blanc ou de

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