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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

qui me révoltent; je ne puis souffrir cette idée de partage. La femme qui a un mari et un amant est une
prostituée pour l'un des deux et souvent pour tous deux, et puis je ne saurais consentir à céder la place à

un autre. Ma fierté naturelle ne saurait se plier à un tel abaissement. Jamais je ne m'en irai parce qu'un

autre homme arrive. Dût la femme être compromise et perdue, dussions-nous nous battre à coups de

couteau, chacun un pied sur son corps, - je resterai. - Les escaliers dérobés, les armoires, les cabinets et

toutes les machines de l'adultère seraient de pauvre ressource avec moi.

Je suis peu épris de ce qu'on appelle candeur virginale, innocence du bel âge, pureté de coeur, et autres
charmantes choses qui sont du plus bel effet en vers; j'appelle tout bonnement cela niaiserie, ignorance,

imbécillité ou hypocrisie. - Cette candeur virginale, qui consiste à s'asseoir tout au bord du fauteuil, les

bras serrés contre le corps, l'oeil sur la pointe du corset, et à ne parler que sur un permis des

grands-parents, cette innocence qui a le monopole des cheveux sans frisure et des robes blanches, cette

pureté de coeur qui porte des corsages colletés, parce qu'elle n'a pas encore de gorge ni d'épaules, ne me

paraissent pas, en vérité, un fort merveilleux ragoût.

Je me soucie assez peu de faire épeler l'alphabet d'amour à de petites niaises. - Je ne suis ni assez vieux ni
assez corrompu pour prendre grand plaisir à cela: j'y réussirais mal d'ailleurs, car je n'ai jamais rien su

montrer à personne, même ce que je savais le mieux. Je préfère les femmes qui lisent couramment, on est

plus tôt arrivé à la fin du chapitre; et en toutes choses, et surtout en amour, ce qu'il faut considérer, c'est

la fin. Je ressemble assez, de ce côté-là, à ces gens qui prennent le roman par la queue, et en lisent tout

d'abord le dénouement, sauf à rétrograder ensuite jusqu'à la première page.

Cette manière de lire et d'aimer a son charme. On savoure mieux les détails quand on est tranquille sur la
fin, et le renversement amène l'imprévu.

Voilà donc les petites filles et les femmes mariées exclues de la catégorie. - Ce sera donc parmi les
veuves que nous choisirons notre divinité. - Hélas! j'ai bien peur, quoiqu'il ne reste plus que cela, que

nous n'y trouvions pas encore ce que nous voulons.

Si je venais à aimer un de ces pâles narcisses tout baignés d'une tiède rosée de pleurs, et se penchant avec
une grâce mélancolique sur le tombeau de marbre neuf de quelque mari heureusement et fraîchement

décédé, je serais certainement, et au bout de peu de temps, aussi malheureux que l'époux défunt en son

vivant. Les veuves, si jeunes et si charmantes qu'elles soient, ont un terrible inconvénient que n'ont pas

les autres femmes: pour peu que l'on ne soit pas au mieux avec elles et qu'il passe un nuage dans le ciel

d'amour, elles vous disent tout de suite avec un petit air superlatif et méprisant: - Ah! comme vous êtes

aujourd'hui! C'est absolument comme monsieur: - quand nous nous querellions, il n'avait pas autre chose

à me dire; c'est singulier, vous avez le même son de voix et le même regard; quand vous prenez de

l'humeur, vous ne sauriez vous imaginer combien vous ressemblez à mon mari; - c'est à faire peur. - Cela

est agréable de s'entendre dire de ces choses-là en face et à bout portant! Il y en a même qui poussent

l'impudence jusqu'à louer le défunt comme une épitaphe et à exalter son coeur et sa jambe aux dépens de

votre jambe et de votre coeur. - Au moins, avec les femmes qui n'ont qu'un ou plusieurs amants, on a cet

ineffable avantage de ne s'entendre jamais parler de son prédécesseur, ce qui n'est pas une considération

d'un médiocre intérêt. Les femmes ont un trop grand amour du convenable et du légitime pour ne pas se

taire soigneusement en pareille occurrence, et toutes ces choses sont mises le plus tôt possible au rang

des olim. - Il est bien entendu qu'on est toujours le premier amant d'une femme.

Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de sérieux à répondre à une aversion aussi bien fondée. Ce n'est
pas que je trouve les veuves tout à fait sans agrément, quand elles sont jeunes et jolies et n'ont point

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