bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

désir aussi inaccompli que jamais.

Je n'ai donc pas encore eu de maîtresse, et tout mon désir est d'en avoir une. - C'est une idée qui me
tracasse singulièrement; ce n'est pas effervescence de tempérament, bouillon du sang, premier

épanouissement de puberté. Ce n'est pas la femme que je veux, c'est une femme, une maîtresse; je la

veux, je l'aurai, et d'ici à peu; si je ne réussissais pas, je t'avoue que je ne me relèverais pas de là, et que

j'en garderais devant moi-même une timidité intérieure, un découragement sourd qui influerait gravement

sur le reste de ma vie. - Je me croirais manqué sous de certains rapports, inharmonique ou dépareillé, -

contrefait d'esprit ou de coeur; car enfin ce que je demande est juste, et la nature le doit à tout homme.

Tant que je ne serai pas parvenu à mon but, je ne me regarderai moi-même que comme un enfant, et je

n'aurai pas en moi la confiance que j'y dois avoir. - Une maîtresse pour moi, c'est la robe virile pour un

jeune Romain.

Je vois tant d'hommes, ignobles sous tous les rapports, avoir de belles femmes dont ils sont à peine
dignes d'être les laquais que la rougeur m'en monte au front pour elles - et pour moi. - Cela me fait

prendre une pitoyable opinion des femmes de les voir s'enticher de tels goujats qui les méprisent et les

trompent, plutôt que de se donner à quelque jeune homme loyal et sincère qui s'estimerait fort heureux, et

les adorerait à genoux; à moi, par exemple. Il est vrai que ces espèces encombrent les salons, font la roue

devant tous les soleils et sont toujours couchées au dos de quelque fauteuil, tandis que moi je reste à la

maison, le front appuyé contre la vitre, à regarder fumer la rivière et monter le brouillard, tout en élevant

silencieusement dans mon coeur le sanctuaire parfumé, le temple merveilleux où je dois loger l'idole

future de mon âme. - Chaste et poétique occupation, dont les femmes vous savent aussi peu gré que

possible.

Les femmes ont fort peu de goût pour les contemplateurs et prisent singulièrement ceux qui mettent leurs
idées en action. Après tout, elles n'ont pas tort. Obligées par leur éducation et leur position sociale à se

taire et à attendre, elles préfèrent naturellement ceux qui viennent à elles et parlent, ils les tirent d'une

situation fausse et ennuyeuse: je sens tout cela; mais jamais de ma vie je ne pourrai prendre sur moi,

comme j'en vois beaucoup qui le font, de me lever de ma place, de traverser un salon, et d'aller dire

inopinément à une femme: - Votre robe vous va comme un ange, ou: - Vous avez ce soir les yeux d'un

lumineux particulier.

Tout cela n'empêche pas qu'il ne me faille absolument une maîtresse. Je ne sais pas qui ce sera, mais je
ne vois personne dans les femmes que je connais qui puisse convenablement remplir cette importante

dignité. Je ne leur trouve que très peu des qualités qu'il me faut. Celles qui auraient assez de jeunesse

n'ont pas assez de beauté ou d'agréments dans l'esprit; celles qui sont belles et jeunes sont d'une vertu

ignoble et rebutante, ou manquent de la liberté nécessaire; et puis il y a toujours par là quelque mari,

quelque frère, quelque mère ou quelque tante, je ne sais quoi, qui a de gros yeux et de grandes oreilles, et

qu'il faut amadouer ou jeter par la fenêtre. - Toute rose a son puceron, toute femme a des tas de parents

dont il faut l'écheniller soigneusement, si l'on veut cueillir un jour le fruit de sa beauté. Il n'y a pas

jusqu'aux arrières-petits-cousins de la province, et qu'on n'a jamais vus, qui ne veuillent maintenir dans

toute sa blancheur la pureté immaculée de la chère cousine. Cela est nauséabond, et je n'aurai jamais la

patience qu'il faut pour arracher toutes les mauvaises herbes et élaguer toutes les ronces qui obstruent

fatalement les avenues d'une jolie femme.

Je n'aime pas beaucoup les mamans, et j'aime encore moins les petites filles. Je dois avouer aussi que les
femmes mariées n'ont qu'un très médiocre attrait pour moi. - Il y a là-dedans une confusion et un mélange

< page précédente | 26 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.