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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

Souvent j'ai cette idée que, si j'étais parti une heure plus tôt, ou si j'avais doublé le pas, je serais arrivé à
temps; que, pendant que je passais par cette rue, ce que je cherche passait par l'autre, et qu'il a suffi d'un

embarras de voitures pour me faire manquer ce que je poursuis à tout hasard depuis si longtemps. - Tu ne

peux t'imaginer les grandes tristesses et les profonds désespoirs où je tombe quand je vois que tout cela

n'aboutit à rien, et que ma jeunesse se passe et qu'aucune perspective ne s'ouvre devant moi; alors toutes

mes passions inoccupées grondent sourdement dans mon coeur, et se dévorent entre elles faute d'autre

aliment, comme les bêtes d'une ménagerie auxquelles le gardien a oublié de donner leur nourriture.

Malgré les désappointements étouffés et souterrains de tous les jours, il y a quelque chose en moi qui

résiste et ne veut pas mourir. Je n'ai pas d'espérance, car, pour espérer, il faut un désir, une certaine

propension à souhaiter que les choses tournent d'une manière plutôt que d'une autre. Je ne désire rien, car

je désire tout. Je n'espère pas, ou plutôt je n'espère plus; - cela est trop niais, - et il m'est profondément

égal qu'une chose soit ou ne soit pas. - J'attends, - quoi? Je ne sais, mais j'attends.

C'est une attente frémissante, pleine d'impatience coupée de soubresauts et de mouvements nerveux
comme doit l'être celle d'un amant qui attend sa maîtresse. - Rien ne vient; - j'entre en furie ou me mets à

pleurer. - J'attends que le ciel s'ouvre et qu'il en descende un ange qui me fasse une révélation qu'une

révolution éclate et qu'on me donne un trône qu'une vierge de Raphaël se détache de sa toile, et me

vienne embrasser, que des parents que je n'ai pas meurent et me laissent de quoi faire voguer ma fantaisie

sur un fleuve d'or, qu'un hippogriffe me prenne et m'emporte dans des régions inconnues. - Mais quoi que

j'attende, ce n'est à coup sûr rien d'ordinaire et de médiocre.

Cela est poussé au point que, lorsque je rentre chez moi, je ne manque jamais à dire: - Il n'est venu
personne? Il n'y a pas de lettre pour moi? rien de nouveau? - Je sais parfaitement qu'il n'y a rien qu'il ne

peut rien y avoir. C'est égal; je suis toujours fort surpris et fort désappointé quand on me fait la réponse

habituelle: - Non, monsieur, - absolument rien.

Quelquefois, - cependant cela est rare, - l'idée se précise davantage. - Ce sera quelque belle femme que je
ne connais pas et qui ne me connaît pas, avec qui je me serai rencontré au théâtre ou à l'église et qui

n'aura pas pris garde à moi le moins du monde. - Je parcours toute la maison, et jusqu'à ce que j'aie

ouvert la porte de la dernière chambre, j'ose à peine le dire, tant cela est fou, j'espère qu'elle est venue et

qu'elle est là. - -Ce n'est pas fatuité de ma part. - Je suis si peu fat que plusieurs femmes se sont

préoccupées fort doucement de moi, à ce que d'autres personnes m'ont dit que je croyais très indifférentes

à mon égard, et n'avoir jamais rien pensé de particulier sur mon propos. - Cela vient d'autre part.

Quand je ne suis pas hébété par l'ennui et le découragement, mon âme se réveille et reprend toute son
ancienne vigueur.

J'espère, j'aime, je désire, et mes désirs sont tellement violents que je m'imagine qu'ils feront tout venir à
eux comme un aimant doué d'une grande puissance attire à lui les parcelles de fer, encore qu'elles en

soient fort éloignées. - C'est pourquoi j'attends les choses que je souhaite, au lieu d'aller à elles, et je

néglige assez souvent les facilités qui s'ouvrent le plus favorablement devant mes espérances. - Un autre

écrirait un billet le plus amoureux du monde à la divinité de son coeur, ou chercherait l'occasion de s'en

rapprocher. - Moi, je demande au messager la réponse à une lettre que je n'ai pas écrite, et passe mon

temps à bâtir dans ma tête les situations les plus merveilleuses pour me faire voir à celle que j'aime sous

le jour le plus inattendu et le plus favorable. - On ferait un livre plus gros et plus ingénieux que les

Stratagèmes de Polybe de tous les stratagèmes que j'imagine pour m'introduire auprès d'elle et lui

découvrir ma passion. Il suffirait le plus souvent de dire à un de mes amis: - Présentez-moi chez madame

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