bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

en de grands étonnements de me voir triste comme je suis.

Tout cela n'est pas fort intéressant, mon pauvre ami, et ne vaut guère la peine d'être écrit, n'est-ce pas?
Mais, puisque tu veux absolument que je t'écrive, il faut bien que je te raconte ce que je pense et ce que je

sens, et que je te fasse l'histoire de mes idées, à défaut d'événements et d'actions. - Il n'y aura peut- être

pas grand ordre ni grande nouveauté dans ce que j'aurai à te dire; mais il ne faudra t'en prendre qu'à toi.

Tu l'auras voulu.

Tu es mon ami d'enfance, j'ai été élevé avec toi; notre vie a été commune bien longtemps, et nous
sommes accoutumés à échanger nos plus intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes les

niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée; je n'ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot,

je n'ai pas d'amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, - même dans les choses petites et

honteuses; ce n'est pas devant toi, à coup sûr, que je me draperai.

Sous ce linceul d'ennui nonchalant et affaissé dont je t'ai parlé tout à l'heure remue parfois une pensée
plutôt engourdie que morte, et je n'ai pas toujours le calme doux et triste que donne la mélancolie. - J'ai

des rechutes et je retombe dans mes anciennes agitations. Rien n'est fatigant au monde comme ces

tourbillons sans motif et ces élans sans but. - Ces jours-là, quoique je n'aie rien à faire non plus que les

autres, je me lève de très grand matin, avant le soleil, tant il me semble que je suis pressé et que je n'aurai

jamais le temps qu'il faut; je m'habille en toute hâte, comme si le feu était à la maison, mettant mes

vêtements au hasard et me lamentant pour une minute perdue. - Quelqu'un qui me verrait croirait que je

vais à un rendez-vous d'amour ou chercher de l'argent. - Point du tout. - Je ne sais pas seulement où j'irai;

mais il faut que j'aille, et je croirais mon salut compromis si je restais. - Il me semble que l'on m'appelle

du dehors, que mon destin passe à cet instant-là dans la rue, et que la question de ma vie va se décider.

Je descends, l'air effaré et surpris, les habits en désordre, les cheveux mal peignés; les gens se retournent
et rient à ma rencontre, et pensent que c'est un jeune débauché qui a passé la nuit à la taverne ou ailleurs.

Je suis ivre en effet, quoique je n'aie pas bu, et j'ai d'un ivrogne jusqu'à la démarche incertaine, tantôt

lente, tantôt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien qui a perdu son maître, cherchant à tout hasard,

très inquiet, très en éveil, me retournant au moindre bruit, me glissant dans chaque groupe sans prendre

souci des rebuffades des gens que je heurte, et regardant partout avec une netteté de vision que je n'ai pas

dans d'autres moments. - Puis il m'est démontré tout d'un coup que je me trompe, que ce n'est pas là

assurément, qu'il faut aller plus loin, à l'autre bout de la ville, que sais-je? Et je prends ma course comme

si diable m'emportait. - Je ne touche le sol que du bout des pieds, et ne pèse pas une once. - Je dois en

vérité avoir l'air singulier avec ma mine affairée et furieuse, mes bras gesticulants et les cris inarticulés

que je pousse. - Quand j'y songe de sang-froid, je me ris au nez à moi-même de tout mon coeur, ce qui ne

m'empêche pas, je te prie de le croire, de recommencer à la prochaine occasion.

Si l'on me demandait pourquoi je cours amas, je serais certainement fort embarrassé de répondre. Je n'ai
pas de hâte d'arriver, puisque je ne vais nulle part. Je ne crains pas d'être en retard, puisque je n'ai pas

d'heure. - Personne ne m'attend, - -et je n'ai aucune raison de me presser ici.

Est-ce une occasion d'aimer, une aventure, une femme, une idée ou une fortune, quelque chose qui
manque à ma vie et que je cherche sans m'en rendre compte, et poussé par un instinct confus? est-ce mon

existence qui se veut compléter? est-ce l'envie de sortir de chez moi et de moi-même, l'ennui de ma

situation et le désir d'une autre? C'est quelque chose de cela, et peut-être tout cela ensemble. - Toujours

est-il que c'est un état fort déplaisant, une irritation fébrile à laquelle succède ordinairement la plus plate

atonie.

< page précédente | 23 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.