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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

coeurs et dans les esprits que l'on n'ose se fier ni à un poète, ni à un gouvernement; ce qui fait que la
royauté et la poésie, ces deux plus grandes choses du monde, deviennent impossibles, au grand malheur

des peuples, qui sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les matins, quelques mauvaises

feuilles de mauvais papier, barbouillées de mauvaise encre et de mauvais style. Il n'y avait point de

critique d'art sous Jules II, et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del

Piombo, Michel-Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto Cellini; et cependant je

pense que, pour des gens qui n'avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot art ni le

mot artistique, ils avaient assez de talent comme cela, et ne s'acquittaient point trop mal de leur

métier. La lecture des journaux empêche qu'il n'y ait de vrais savants et de vrais artistes; c'est comme un

excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et

difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre, comme le livre a tué

l'architecture, comme l'artillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se doute pas des plaisirs

que nous enlèvent les journaux. Ils nous ôtent la virginité de tout; ils font qu'on n'a rien en propre, et

qu'on ne peut posséder un livre à soi seul; ils vous ôtent la surprise du théâtre, et vous apprennent

d'avance tous les dénouements; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner, de commérer et de

médire, de faire une nouvelle ou d'en colporter une vraie pendant huit jours dans tous les salons du

monde. Ils nous entonnent, malgré nous, des jugements tout faits, et nous préviennent contre des choses

que nous aimerions; ils font que les marchands de briquets phosphoriques, pour peu qu'ils aient de la

mémoire, déraisonnent aussi impertinemment littérature que des académiciens de province; ils font que,

toute la journée, nous entendons, à la place d'idées naïves ou d'âneries individuelles, des lambeaux de

journal mal digérés qui ressemblent à des omelettes crues d'un côté et brûlées de l'autre, et qu'on nous

rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre heures, et que les enfants à la mamelle

savent déjà; ils nous émoussent le goût, et nous rendent pareils à ces buveurs d'eau-de- vie poivrée, à ces

avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent plus aucune saveur aux vins les plus généreux et n'en

peuvent saisir le bouquet fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne fois pour toutes, supprimait tous

les journaux littéraires et politiques je lui en saurais un gré infini, et je lui rimerais sur-le-champ un beau

dithyrambe échevelé en vers libres et à rimes croisées; signé: votre très humble et très fidèle sujet etc.

Que l'on ne s'imagine pas que l'on ne s'occuperait plus de littérature; au temps où il n'y avait pas de

journaux, un quatrain occupait tout Paris huit jours et une première représentation six

mois.

Il est vrai que l'on perdrait à cela les annonces et les éloges à trente sous la ligne, et la notoriété serait
moins prompte et moins foudroyante. Mais j'ai imaginé un moyen très ingénieux de remplacer les

annonces Si d'ici à la mise en vente de ce glorieux roman, mon gracieux monarque a supprimé les

journaux, je m'en servirai très assurément, et je m'en promets monts et merveilles. Le grand jour arrivé,

vingt-quatre crieurs à cheval, aux livrées de l'éditeur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine,

portant en main une bannière où serait brodé des deux côtés le titre du roman, précédés chacun d'un

tambourineur et d'un timbalier, parcourront la ville, et, s'arrêtant aux places et aux carrefours, crieront à

haute et intelligible voix:

C'est aujourd'hui et non hier ou demain que l'on met en vente l'admirable, l'inimitable, le divin et plus que
divin roman du très célèbre Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, que l'Europe et même

les autres parties du monde et la Polynésie attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s'en vend

cinq cents à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en demi-heure; on est déjà à la

dix-neuvième. Un piquet de gardes municipaux est à la porte du magasin, contient la foule et prévient

tous les désordres. - Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les Débats et le

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