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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

Rosalinde fut aussi éclairée que possible sur ce point obscur qui l'inquiétait si fort.

Cependant, comme une seule leçon, si intelligent qu'on soit, ne peut pas suffire, d'Albert lui en donna une
seconde, puis une troisième... Par égard pour le lecteur, que nous ne voulons pas humilier et désespérer,

nous ne porterons pas notre relation plus loin...

Notre belle lectrice bouderait à coup sûr son amant si nous lui révélions le chiffre formidable où monta
l'amour de d'Albert, aidé de la curiosité de Rosalinde. Qu'elle se souvienne de la mieux remplie et de la

plus charmante de ses nuits, de cette nuit où... de cette nuit de laquelle l'on se souviendrait pendant plus

de cent mille jours, si l'on n'était mort depuis longtemps; qu'elle pose le livre à côté d'elle, et suppute sur

le bout de ses jolis doigts blancs combien de fois l'a aimée celui qui l'a le plus aimée, et comble ainsi la

lacune que nous laissons dans cette glorieuse histoire.

Rosalinde avait de prodigieuses dispositions, et fit en cette nuit seule des progrès énormes. - Cette
naïveté de corps qui s'étonnait de tout et cette rouerie d'esprit qui ne s'étonnait de rien formaient le plus

piquant et le plus adorable contraste. - D'Albert était ravi, éperdu, transporté, et aurait voulu que cette

nuit durât quarante-huit heures, comme celle où fut conçu Hercule. - Cependant, vers le matin, malgré

une infinité de baisers, de caresses, de mignardises les plus amoureuses du monde et bien faites pour

tenir éveillé, après un effort surhumain, il fut obligé de prendre un peu de repos. Un doux et voluptueux

sommeil lui toucha les yeux du bout de l'aile, sa tête s'affaissa, et il s'endormit entre les deux seins de sa

belle maîtresse. - Celle-ci le considéra quelque temps avec un air de mélancolique et profonde réflexion;

puis, comme l'aube jetait ses rayons blanchâtres à travers les rideaux, elle le souleva doucement, le

reposa à côté d'elle, se dressa, et passa légèrement sur son corps.

Elle fut à ses habits et se rajusta à la hâte, puis revint au lit, se pencha sur d'Albert, qui dormait encore, et
baisa ses deux yeux sur leurs cils soyeux et longs. - Cela fait, elle se retira à reculons en le regardant

toujours.

Au lieu de retourner dans sa chambre, elle entra chez Rosette. - Ce qu'elle y dit, ce qu'elle y fit, je n'ai
jamais pu le savoir, quoique j'aie fait les plus consciencieuses recherches. - Je n'ai trouvé ni dans les

papiers de Graciosa, ni dans ceux de d'Albert ou de Silvio, rien qui eût rapport à cette visite. Seulement

une femme de chambre de Rosette m'apprit cette circonstance singulière: bien que sa maîtresse n'eût pas

couché cette nuit-là avec son amant, le lit était rompu et défait, et portait l'empreinte de deux corps. - De

plus, elle me montra deux perles, parfaitement semblables à celles que Théodore portait dans ses cheveux

en jouant le rôle de Rosalinde. Elle les avait trouvées dans le lit en le faisant. Je livre cette remarque à la

sagacité du lecteur, et je le laisse libre d'en tirer toutes les inductions qu'il voudra; quant à moi, j'ai fait

là-dessus mille conjectures, toutes plus déraisonnables les unes que les autres, et si saugrenues que je

n'ose véritablement les écrire, même dans le style le plus honnêtement périphrase.

Il était bien midi lorsque Théodore sortit de la chambre de Rosette. - Il ne parut pas au dîner ni au souper.
- D'Albert et Rosette n'en semblèrent point surpris. - Il se coucha de fort bonne heure, et le lendemain

matin, dès qu'il fit jour, sans prévenir personne, il sella son cheval et celui de son page, et sortit du

château en disant à un laquais qu'on ne l'attendit pas au dîner, et qu'il ne reviendrait peut-être point de

quelques jours.

D'Albert et Rosette étaient on ne peut plus étonnés, et ne savaient à quoi attribuer cette étrange
disparition, d'Albert surtout qui, par les prouesses de sa première nuit, croyait bien en avoir mérité une

seconde. Sur la fin de la semaine, le malheureux amant désappointé reçut une lettre de Théodore, que

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