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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

que je n'étais pas fâchée de voir si vous vous brûleriez la cervelle ou si vous vous empoisonneriez avec
de l'opium, ou si vous vous pendriez à votre jarretière. - Voilà.

- La méchante persifleuse! que vous avez bien fait de venir aujourd'hui, vous ne m'auriez peut-être pas
trouvé demain.

- Vraiment! pauvre garçon! - Ne prenez pas un air aussi éploré, car je m'attendrirais aussi, et cela me
rendrait plus bête à moi seule que tous les animaux qui étaient dans l'arche avec feu Noé. - Si je lâche une

fois la bande à ma sensibilité, vous serez submergé, je vous en avertis. - Tout à l'heure je vous ai donné

trois mauvaises raisons, je vous offre maintenant trois bons baisers; acceptez-vous, à cette condition que

vous oublierez les raisons pour les baisers? - Je vous dois bien cela et plus.

En disant ces mots, la belle infante s'avança vers le dolent amoureux, et lui jeta ses beaux bras autour du
cou. - D'Albert l'embrassa avec effusion sur les deux joues et sur la bouche. - Ce dernier baiser dura plus

longtemps que les autres, et aurait pu compter pour quatre. - Rosalinde vit que tout ce qu'elle avait fait

jusqu'alors n'était que pur enfantillage. - Sa dette acquittée, elle s'assit sur les genoux de d'Albert encore

tout émue, et, passant ses doigts dans ses cheveux, elle lui dit:

- Toutes mes cruautés sont épuisées, mon doux ami; j'avais pris ces quinze jours pour satisfaire à ma
férocité naturelle; je vous avouerai que je les ai trouvés longs. N'allez pas devenir fat parce que je suis

franche, mais cela est vrai. - Je me remets entre vos mains, vengez-vous de mes rigueurs passées. - Si

vous étiez un sot, je ne vous dirais pas cela, et même je ne vous dirais pas autre chose, car je n'aime pas

les sots. - Il m'aurait été bien facile de vous faire croire que j'étais prodigieusement choquée de votre

hardiesse, et que vous n'auriez pas assez de tous vos platoniques soupirs et de votre plus quintessencié

galimatias pour vous faire pardonner une chose dont j'étais fort aise; j'aurais pu, comme une autre, vous

marchander longtemps et vous donner en détail ce que je vous accorde librement et en une fois; mais je

ne pense pas que vous m'en eussiez aimée l'épaisseur d'un seul cheveu de plus. - Je ne vous demande ni

serment d'amour éternel, ni protestation exagérée. - Aimez-moi tant que le bon Dieu voudra. - J'en ferai

autant de mon côté. - Je ne vous appellerai pas perfide et misérable, quand vous ne m'aimerez plus. -

Vous aurez aussi la bonté de m'épargner les titres odieux correspondants, s'il m'arrive de vous quitter. - Je

ne serai qu'une femme qui aura cessé de vous aimer, - rien de plus. - Il n'est pas nécessaire de se haïr

toute la vie, à cause que l'on a couché une nuit ou deux ensemble. - Quoi qu'il arrive, et où que la

destinée me pousse, je vous jure, et ceci est une promesse que l'on peut tenir, de garder toujours un

charmant souvenir de vous, et, si je ne suis plus votre maîtresse, d'être votre amie comme j'ai été votre

camarade. - J'ai quitté pour vous cette nuit mes habits d'homme; - je les reprendrai demain matin pour

tous. - Songez que je ne suis Rosalinde que la nuit, et que tout le jour je ne suis et ne peux être que

Théodore de Sérannes...

La phrase qu'elle allait prononcer s'éteignit dans un baiser auquel en succédèrent beaucoup d'autres, que
l'on ne comptait plus et dont nous ne ferons pas le catalogue exact, parce que cela serait assurément un

peu long et peut-être fort immoral - pour certaines gens, - car pour nous, nous ne trouvons rien de plus

moral et de plus sacré sous le ciel que les caresses de l'homme et de la femme, quand tous deux sont

beaux et jeunes.

Comme les instances de d'Albert devenaient plus tendres et plus vives, au lieu de s'épanouir et de
rayonner, la belle figure de Théodore prit l'expression de fière mélancolie qui donna quelque inquiétude à

son amant.

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