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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

moyen âge laisse au fond de ses tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui remplissent les
vases étrusques et pavent les fondements de toutes les constructions romaines. Quant à nos misérables

meubles de bois plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins que l'on appelle

commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles informes et fragiles, j'espère que le temps en aurait assez

pitié pour en détruire jusqu'au moindre vestige.

Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument grandiose et magnifique. Nous avons
d'abord été obligés d'en emprunter le plan aux vieux Romains; et, avant même d'être achevé, notre

Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique, et a titubé comme un invalide ivre-mort, si

bien qu'il nous a fallu lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu piteusement tout de son

long, devant tout le monde, et aurait apprêté aux nations à rire pour plus de cent ans. - Nous avons voulu

planter un obélisque sur une de nos places; il nous fallut l'aller filouter à Luxor, et nous avons été deux

ans à l'amener chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes d'obélisques, comme nous les nôtres de

peupliers; elle en portait des bottes sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes d'asperges, et

taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit plus facilement que nous un cure-dents

ou un cure-oreilles. Il y a quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange; maintenant l'on a M.

Paul Delaroche, le tout parce que l'on est en progrès. - Vous vantez votre Opéra; dix Opéras comme les

vôtres danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-même avec son tigre apprivoisé et

son pauvre lion goutteux et endormi comme un abonné de la Gazette, est quelque chose de bien

misérable à côté d'un gladiateur de l'antiquité. Vos représentations à bénéfice qui durent jusqu'à deux

heures du matin, qu'est-ce que cela quand on pense à ces jeux qui duraient cent jours, à ces

représentations où de véritables vaisseaux se battaient véritablement dans une véritable mer; où des

milliers d'hommes se taillaient consciencieusement en pièces; - pâlis, Ô héroïque Franconi! - où, la mer

retirée, le désert arrivait avec ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne servaient qu'une

fois, où le premier rôle était rempli par quelque robuste athlète Dace ou Pannonien que l'on eût été bien

souvent embarrassé de faire revenir à la fin de la pièce, dont l'amoureuse était quelque belle et friande

lionne de Numidie à jeun depuis trois jours? - L'éléphant funambule ne vous parait-il pas supérieur à

mademoiselle George? Croyez-vous que mademoiselle Taglioni danse mieux qu'Arbuscula, et Perrot

mieux que Bathylle? Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points à Bocage, tout excellent qu'il soit.

- Galéria Coppiola remplit un rôle d'ingénue à cent ans passés. Il est juste de dire que la plus vieille de

nos jeunes premières n'a guère plus de soixante ans, et que mademoiselle Mars n'est pas même en

progrès de ce côté-là: ils avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et nous n'en avons

qu'un auquel nous ne croyons guère; c'est progresser d'une étrange sorte. - Jupiter n'est-il pas plus fort

que Don Juan, et un bien autre séducteur? En vérité, je ne sais ce que nous avons inventé ou seulement

perfectionné.

Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir d'antithèse, il y a les journalistes blasés, qui
ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis de leur quartier et n'ont encore

couché qu'avec leur femme de ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout les excède, tout les assomme; ils

sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent d'avance ce que vous allez leur dire; ils ont vu,

senti, éprouvé, entendu tout ce qu'il est possible de voir, de sentir, d'éprouver et d'entendre; le coeur

humain n'a pas de recoin si inconnu qu'ils n'y aient porté la lanterne. Ils vous disent avec un aplomb

merveilleux: Le coeur humain n'est pas comme cela; les femmes ne sont pas faites ainsi; ce caractère est

faux; - ou bien: - Eh quoi! toujours des amours ou des haines! toujours des hommes et des femmes! Ne

peut-on nous parler d'autre chose? Mais l'homme est usé jusqu'à la corde, et la femme encore plus, depuis

que M. de Balzac s'en mêle.

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