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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

main; et, laissant à Rosette pâmée et à Alcibiade éventré le soin d'expliquer les choses aux domestiques
et à la vieille tante, j'allai droit à l'écurie. - L'air me remit sur-le-champ; je fis sortir mon cheval, je le

sellai et je le bridai moi-même; je m'assurai si la croupière tenait bien, si la gourmette était en bon état; je

mis les étriers de la même longueur, je resserrai la sangle d'un cran: bref, je le harnachai complètement

avec une attention au moins singulière dans un moment pareil, et un calme tout à fait inconcevable après

un combat ainsi terminé.

Je montai sur ma bête, et je traversai le parc par un sentier que je connaissais. Les branches d'arbres,
toutes chargées de rosée, me fouettaient et me mouillaient la figure: on eût dit que les vieux arbres

étendaient les bras pour me retenir et me garder à l'amour de leur châtelaine. - Si j'avais été dans une

autre disposition d'esprit, ou quelque peu superstitieuse, il n'aurait tenu qu'à moi de croire que c'étaient

autant de fantômes qui voulaient me saisir et qui me montraient le poing.

Mais réellement je n'avais aucune idée, ni celle-là ni une autre; une stupeur de plomb, si forte que j'en
avais à peine la conscience, me pesait sur la cervelle, comme un casque trop étroit; seulement il me

semblait bien que j'avais tué quelqu'un par là et que c'était pour cela que je m'en allais. - J'avais, au reste,

horriblement envie de dormir, soit à cause de l'heure avancée, soit que la violence des émotions de cette

soirée eût une réaction physique et m'eût fatiguée corporellement.

J'arrivai à une petite poterne qui s'ouvrait sur les champs par un secret que Rosette m'avait montré dans
nos promenades. Je descendis de cheval, je touchai le bouton et je poussai la porte: je me remis en selle

après avoir fait passer mon cheval, et je lui fis prendre le galop jusqu'à ce que j'eusse rejoint la

grand-route de C***, où j'arrivai à la petite pointe du jour.

Ceci est l'histoire très fidèle et très circonstanciée de ma première bonne fortune et de mon premier duel.

Chapitre 15

Il était cinq heures du matin lorsque j'entrai dans la ville. - Les maisons commençaient à mettre le nez
aux fenêtres; les braves indigènes montraient derrière leur carreau leur bénigne figure, surmontée d'un

pyramidal bonnet de nuit. - Au pas de mon cheval, dont les fers sonnaient sur le pavé inégal et

caillouteux, sortaient de chaque lucarne la grosse figure curieusement rouge et la gorge matinalement

débraillée des Vénus de l'endroit, qui s'épuisaient en conjectures sur cette apparition insolite d'un

voyageur dans C***, à une pareille heure et en pareil équipage, car j'étais très succinctement habillée et

dans une tenue au moins suspecte. Je me fis indiquer une auberge par un petit polisson qui avait des

cheveux jusque sur les yeux, et qui éleva en l'air son museau de barbet pour me considérer plus à son

aise; je lui donnai quelques sous pour sa peine, et un consciencieux coup de cravache, qui le fit fuir en

glapissant comme un geai plumé tout vif. Je me jetai sur un lit et je m'endormis profondément. Quand je

me réveillai, il était trois heures après midi: ce qui suffit à peine pour me reposer complètement. En effet,

ce n'était pas trop pour une nuit blanche, une bonne fortune, un duel, et une fuite très rapide, quoique très

victorieuse.

J'étais fort inquiète de la blessure d'Alcibiade; mais, quelques jours après, je fus complètement rassurée,
car j'appris qu'elle n'avait pas eu de suites dangereuses, et qu'il était en pleine convalescence. Cela me

soulagea d'un poids singulier, car cette idée d'avoir tué un homme me tourmentait étrangement, quoique

ce fût en légitime défense et contre ma propre volonté. Je n'étais pas encore arrivée à cette sublime

indifférence pour la vie des hommes où je suis parvenue depuis.

Je retrouvai à C*** plusieurs des jeunes gens avec qui nous avions fait route: - cela me fit plaisir; je me

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