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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

- Si tu ne te mets pas en garde, je vais te clouer contre le mur comme une chauve-souris, mon beau
Céladon, et tu auras beau battre de l'aile, tu ne te décrocheras pas, je t'en avertis. - Et il fondit sur moi

l'épée haute.

Je tirai ma rapière, car il l'aurait fait comme il le disait, et je me contentai d'abord de parer les bottes qu'il
me portait.

Rosette fit un effort surhumain pour venir se jeter entre nos épées, car les deux combattants lui étaient
également chers; mais ses forces la trahirent, et elle roula sans connaissance sur le pied du lit.

Nos fers étincelaient et faisaient le bruit d'une enclume, car le peu d'espace que nous avions nous forçait
à engager nos épées de très près.

Alcibiade manqua deux ou trois fois de m'atteindre, et, si je n'eusse pas eu un excellent maître en fait
d'armes, ma vie aurait couru le plus grand danger; car il était d'une adresse étonnante et d'une force

prodigieuse. Il épuisa toutes les ruses et les feintes de l'escrime pour me toucher. Enragé de ne pouvoir y

parvenir, il se découvrit deux ou trois fois; je n'en voulus pas profiter; mais il revenait à la charge avec un

emportement si acharné et si sauvage que je fus forcée de saisir les jours qu'il me laissait; et puis ce bruit

et ces éclairs tourbillonnants de l'acier m'enivraient et m'éblouissaient. Je ne pensais pas à la mort, je

n'avais pas la moindre peur; cette pointe aiguë et mortelle qui me venait devant les yeux à chaque

seconde ne me faisait pas plus d'effet que si je me fusse battue avec des fleurets boutonnés; seulement

j'étais indignée de la brutalité d'Alcibiade, et le sentiment de mon innocence parfaite augmentait encore

cette indignation. Je voulais seulement lui piquer le bras ou l'épaule pour lui faire tomber son épée des

mains, car j'avais essayé vainement de la lui faire sauter. - Il avait un poignet de fer, et le diable ne le lui

eût pas fait bouger.

Enfin il me porta une botte si vive et si à fond que je ne pus la parer qu'à demi; ma manche fut traversée,
et je sentis le froid du fer sur mon bras; mais je ne fus pas blessée. À cette vue, la colère me prit, et, au

lieu de me défendre, j'attaquai à mon tour; - je ne songeai plus que c'était le frère de Rosette, et je fondis

sur lui comme si c'eût été mon ennemi mortel. Profitant d'une fausse position de son épée, je lui poussai

une flanconade si bien liée que je l'atteignis au côté: il fit ho! et tomba en arrière.

Je le crus mort, mais il n'était réellement que blessé, et sa chute provenait d'un faux pas qu'il avait fait en
essayant de rompre. - Je ne puis t'exprimer, Graciosa, la sensation que j'éprouvai; certes, ce n'est pas une

réflexion difficile à faire qu'en frappant de la chair avec une pointe fine et tranchante on y percera un

trou, et qu'il en jaillira du sang. Cependant je tombai dans une stupeur profonde en voyant ruisseler des

filets rouges sur le pourpoint d'Alcibiade. - Je n'imaginais pas sans doute qu'il en sortirait du son, comme

du ventre crevé d'un poupard; mais je sais que jamais de ma vie je n'éprouvai une aussi grande surprise,

et il me sembla qu'il venait de m'arriver quelque chose d'inouï.

Ce qui était inouï, ce n'était pas, ainsi qu'il me paraissait, que du sang coulât d'une blessure, mais c'était
que cette blessure eût été ouverte par moi, et qu'une jeune fille de mon âge (j'allais écrire un jeune

homme, tant je suis bien entrée dans l'esprit de mon rôle) eût jeté sur le carreau un capitaine vigoureux,

rompu à l'escrime comme l'était le seigneur Alcibiade: - le tout pour crime de séduction et refus de

mariage avec une femme fort riche et fort charmante, qui plus est!

J'étais véritablement dans un embarras cruel avec la soeur évanouie, le frère que je croyais mort, et
moi-même qui n'étais pas très loin d'être évanouie ou morte, comme l'un ou comme l'autre. - Je me

pendis au cordon de la sonnette, et je carillonnai à réveiller des morts, tant que le ruban me resta à la

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