bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

J'enrageais de voir les femmes vous parler, car cela me faisait croire que vous étiez un homme, et,
l'eussiez-vous été, je ne l'aurais souffert qu'avec une peine extrême. - Quand les hommes approchaient

librement et familièrement, j'étais encore plus jaloux, parce que je songeais cela, que vous étiez une

femme et qu'ils en avaient peut-être le soupçon comme moi; j'étais en proie aux passions les plus

contraires, et je ne savais à quoi me fixer.

Je me colérais contre moi-même, je m'adressais les plus durs reproches d'être ainsi tourmenté par un
semblable amour, et de n'avoir pas la force d'arracher de mon coeur cette plante vénéneuse qui y était

poussée en une nuit comme un champignon empoisonné; je vous maudissais, je vous appelais mon

mauvais génie; j'ai cru même un instant que vous étiez Belzébuth en personne, car je ne pouvais

m'expliquer la sensation que j'éprouvais devant vous.

Quand j'étais bien persuadé que vous n'étiez en effet rien autre chose qu'une femme déguisée,
l'invraisemblance des motifs dont je cherchais à justifier un pareil caprice me replongeait dans mon

incertitude, et je me remettais de nouveau à déplorer que la forme que j'avais rêvée pour l'amour de mon

âme se trouvât appartenir à quelqu'un du même sexe que moi; - j'accusais le hasard qui avait habillé un

homme d'apparences si charmantes, et, pour mon malheur éternel, me l'avait fait rencontrer au moment

où je n'espérais plus voir se réaliser l'idée absolue de pure beauté que je caressais depuis si longtemps

dans mon coeur.

Maintenant, Rosalinde, j'ai la certitude profonde que vous êtes la plus belle des femmes; je vous ai vue
dans le costume de votre sexe, j'ai vu vos épaules et vos bras si purs et si correctement arrondis. Le

commencement de votre poitrine que votre gorgerette laissait entrevoir ne peut appartenir qu'à une jeune

fille: ni Méléagre le beau chasseur, ni Bacchus l'efféminé, avec leurs formes douteuses, n'ont jamais eu

une pareille suavité de lignes ni une si grande finesse de peau, quoiqu'ils soient tous les deux de marbre

de Paros et polis par les baisers amoureux de vingt siècles. - Je ne suis plus tourmenté de ce côté-là. -

Mais ce n'est pas tout: vous êtes femme, et mon amour n'est plus répréhensible, je puis m'y livrer sans

remords et m'abandonner au flot qui m'emporte vers vous; si grande, si effrénée que soit la passion que

j'éprouve, elle est permise et je la puis avouer; mais vous, Rosalinde, pour qui je brûlais en silence et qui

ignoriez l'immensité de mon amour, vous que cette révélation tardive ne fera peut-être que surprendre, ne

me haïssez-vous pas, m'aimez- vous, pourrez-vous m'aimer? Je ne sais, - et je tremble, et je suis plus

malheureux encore qu'auparavant.

- Par instants, il me semble que vous ne me haïssez pas; - quand nous avons joué Comme il vous
plaira, vous avez donné à certaines parties de votre rôle un accent particulier qui en augmentait le

sens, et m'engageait, en quelque sorte à me déclarer. - J'ai cru voir dans vos yeux et dans votre sourire de

gracieuses promesses d'indulgence et sentir votre main répondre à la pression de la mienne. - Si je m'étais

trompé, ô Dieu! c'est une chose à quoi je n'ose pas réfléchir. - Encouragé par tout cela et poussé par mon

amour, je vous ai écrit, car l'habit que vous portez se prête mal à de tels aveux, et mille fois la parole s'est

arrêtée sur mes lèvres; bien que j'eusse l'idée et la ferme conviction que je parlais à une femme, ce

costume viril effarouchait toutes mes tendres pensées amoureuses, et les empêchait de prendre leur vol

vers vous.

Je vous en supplie, Rosalinde, si vous ne m'aimez pas encore, tâchez de m'aimer, moi qui vous ai aimée
malgré tout, sous le voile dont vous vous enveloppez, par pitié pour nous sans doute; ne vouez pas le

reste de ma vie au plus affreux désespoir et au plus morne découragement; songez que je vous adore

depuis que le premier rayon de la pensée a lui dans ma tête, que vous m'étiez révélée d'avance, et que,

< page précédente | 162 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.