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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

toute la création à plier le genou devant mon idole; vous êtes pour moi plus que toute la nature, plus que
moi, plus que Dieu; - il me semble étrange que Dieu ne descende pas du ciel pour se faire votre esclave.

Où vous n'êtes pas tout est désert, tout est mort, tout est noir; vous seule peuplez le monde pour moi;

vous êtes la vie, le soleil; - vous êtes tout. - Votre sourire fait le jour, votre tristesse fait la nuit; les

sphères suivent les mouvements de votre corps, et les célestes harmonies se règlent sur vous, ô ma reine

chérie! ô mon beau rêve réel! Vous êtes vêtue de splendeur, et vous nagez sans cesse dans des effluves

rayonnants.

Il n'y a guère que trois mois que je vous connais, mais je vous aime depuis bien longtemps. - Avant de
vous avoir vue, je languissais déjà d'amour pour vous; je vous appelais, je vous cherchais, et je me

désespérais de ne point vous rencontrer dans mon chemin, car je savais que je ne pourrais jamais aimer

une autre femme. - Que de fois vous m'êtes apparue, - à la fenêtre du château mystérieux, accoudée

mélancoliquement au balcon, et jetant au vent des pétales de quelque fleur, ou bien, pétulante amazone,

sur votre cheval turc, plus blanc que neige, traversant au galop les sombres allées de la forêt! - C'étaient

bien vos yeux fiers et doux, vos mains diaphanes, vos beaux cheveux ondoyants et votre demi-sourire, si

adorablement dédaigneux. - Seulement vous étiez moins belle, car l'imagination la plus ardente et la plus

effrénée, l'imagination d'un peintre et d'un poète, ne peut atteindre à cette poésie sublime de la réalité. Il y

a en vous une source inépuisable de grâces, une fontaine toujours jaillissante de séductions irrésistibles:

vous êtes un écrin toujours ouvert des perles les plus précieuses, et, dans vos moindres mouvements,

dans vos gestes les plus oublieux, dans vos poses les plus abandonnées, vous jetez à chaque instant, avec

une profusion royale, d'inestimables trésors de beauté. Si les molles ondulations de contour, si les lignes

fugitives d'une attitude pouvaient se fixer et se conserver dans un miroir, les glaces devant lesquelles

vous auriez passé feraient mépriser et regarder comme des enseignes de cabarets les plus divines toiles de

Raphaël.

Chaque geste, chaque air de tête, chaque aspect différent de votre beauté se gravent sur le miroir de mon
âme avec une pointe de diamant, et rien au monde n'en pourrait effacer la profonde empreinte; je sais à

quelle place était l'ombre, à quelle place était la lumière, le méplat que lustrait le rayon du jour, et

l'endroit où le reflet errant se fondait avec les teintes plus assouplies du cou et de la joue. - Je vous

dessinerais absente; votre idée pose toujours devant moi.

Tout enfant, je restais des heures entières debout devant les vieux tableaux des maîtres, et j'en fouillais
avidement les noires profondeurs. - Je regardais ces belles figures de saintes et de déesses dont les chairs

d'une blancheur d'ivoire ou de cire se détachent si merveilleusement des fonds obscurs, carbonisés par la

décomposition des couleurs; j'admirais la simplicité et la magnificence de leur tournure, la grâce étrange

de leurs mains et de leurs pieds, la fierté et le beau caractère de leurs traits, à la fois si fins et si fermes, le

grandiose des draperies qui voltigeaient autour de leurs formes divines, et dont les plis purpurins

semblaient s'allonger comme des lèvres pour embrasser ces beaux corps. - À force de plonger

opiniâtrement mes yeux sous le voile de fumée, épaissi par les siècles, ma vue se troublait, les contours

des objets perdaient leur précision, et une espèce de vie immobile et morte animait tous ces pâles

fantômes des beautés évanouies; je finissais par trouver que ces figures avaient une vague ressemblance

avec la belle inconnue que j'adorais au fond de mon coeur; je soupirais en pensant que celle que je devais

aimer était peut-être une de celles-là, et qu'elle était morte depuis trois cents ans. Cette idée m'affectait

souvent au point de me faire verser des larmes, et j'entrais contre moi en de grandes colères de n'être pas

né au seizième siècle, où toutes ces belles avaient vécu. - Je trouvais que c'étaient de ma part une

maladresse et une gaucherie impardonnables.

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