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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

que j'étais femme: c'était, il est vrai, un excellent motif, mais précisément le seul que je ne voulusse pas
alléguer.

Je ne pouvais guère me rejeter sur des parents féroces et ridicules; tous les parents du monde eussent
accepté une pareille union avec ivresse. Rosette n'eût-elle pas été ce qu'elle était, bonne et belle, et de

naissance, les quatre-vingt mille livres de rente eussent levé toute difficulté. - Dire que je ne l'aimais pas,

ce n'eût été ni vrai ni honnête, car je l'aimais réellement beaucoup, et plus qu'une femme n'aime une

femme. - J'étais trop jeune pour prétendre être engagée ailleurs: ce que je trouvais de mieux à faire, c'était

de donner à entendre qu'étant cadet de famille les intérêts de la maison exigeaient que j'entrasse dans

l'ordre de Malte, et ne me permettaient pas de songer au mariage: ce qui me faisait le plus grand chagrin

du monde depuis que j'avais vu Rosette.

Cette réponse ne valait pas le diable, et je le sentais parfaitement. La vieille dame n'en fut pas dupe et ne
la regarda point comme définitive; elle pensa que j'avais parlé ainsi pour me donner le temps de réfléchir

et de consulter mes parents. - En effet, une pareille union était tellement avantageuse et inespérée pour

moi qu'il n'était pas possible que je la refusasse, même quand je n'eusse que peu ou point aimé Rosette; -

c'était une bonne fortune à ne point négliger.

Je ne sais pas si la tante me fit cette ouverture à l'instigation de la nièce, cependant je penche à croire que
Rosette n'y était pour rien: elle m'aimait trop simplement et trop ardemment pour penser à autre chose

que ma possession immédiate, et le mariage eût été assurément le dernier des moyens qu'elle eût

employés. - La douairière, qui n'avait pas été sans remarquer notre intimité, qu'elle croyait sans doute

beaucoup plus grande qu'elle ne l'était, avait arrangé tout ce plan dans sa tête pour me faire rester auprès

d'elle, et remplacer, autant que possible, son cher fils Henri, tué à l'armée, avec lequel elle me trouvait

une si frappante ressemblance. Elle s'était complu dans cette idée et avait profité de ce moment de

solitude pour s'expliquer avec moi. Je vis à son air qu'elle ne se regardait pas comme battue, et qu'elle se

proposait de revenir bientôt à la charge, ce qui me contraria au dernier point.

Rosette, de son côté, fit, la nuit du même jour, une dernière tentative qui eut des résultats si graves qu'il
faut que je t'en fasse un récit à part, et que je ne puis te la raconter dans cette lettre déjà démesurément

enflée. - Tu verras à quelles singulières aventures j'étais prédestinée, et comme le ciel m'avait taillée

d'avance pour être une héroïne de roman; je ne sais pas trop, par exemple, quelle moralité on pourra tirer

de tout cela, - mais les existences ne sont pas comme les fables, chaque chapitre n'a pas à la queue une

sentence rimée. - Bien souvent le sens de la vie est que ce n'est pas la mort. Voilà tout. Adieu, ma chère,

je t'embrasse sur tes beaux yeux. Tu recevras incessamment la suite de ma triomphante biographie.

Chapitre 13

Théodore, - Rosalinde, - car je ne sais de quel nom vous appeler, - je viens de vous voir tout à l'heure, et
je vous écris. - Que je voudrais savoir votre nom de femme! il doit être doux comme le miel et voltiger

sur les lèvres plus suave et plus harmonieux que de la poésie! Jamais je n'eusse osé vous dire cela, et

cependant je serais mort de ne pas le dire. - Ce que j'ai souffert, nul ne le sait, nul ne peut le savoir,

moi-même je ne pourrais en donner qu'une faible idée; les mots ne rendent pas de telles angoisses; je

paraîtrais avoir contourné ma phrase à plaisir, m'être battu les flancs pour dire des choses neuves et

singulières, et donner dans les plus extravagantes exagérations, quand je ne peindrais que ce que j'ai

éprouvé avec des images à peine suffisantes.

Ô Rosalinde! je vous aime, je vous adore; que n'est-il un mot plus fort que celui-là! Je n'ai jamais aimé,
je n'ai jamais adoré personne que vous; - je me prosterne, je m'anéantis devant vous, et je voudrais forcer

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