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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

Je lui dis que, s'il m'était réellement possible de rester plus longtemps, je le ferais avec plaisir, mais que
mon séjour s'était déjà prolongé bien au-delà des bornes qu'il aurait dû avoir; que, du reste, je me

proposais bien de revenir, et que le château me laissait de trop agréables souvenirs pour l'oublier aussi

vite.

- Si fâchée que je sois de votre départ, monsieur Théodore, reprit-elle poursuivant son idée, il y a ici
quelqu'un qui le sera plus que moi. - Vous comprenez bien de qui je veux parler sans que je le dise. Je ne

sais pas ce que nous ferons de Rosette quand vous serez parti; mais ce vieux château est bien triste.

Alcibiade est toujours à la chasse, et, pour une jeune femme comme elle, la société d'une pauvre

impotente comme moi n'est pas très récréative.

- Si quelqu'un doit avoir des regrets, ce n'est ni vous, madame, ni Rosette, mais bien moi; vous perdez
peu, moi beaucoup; vous retrouverez aisément une société plus charmante que la mienne, et il est plus

que douteux que je puisse jamais remplacer celle de Rosette et la vôtre.

- Je ne veux pas me faire une querelle avec votre modestie, mon cher monsieur, mais je sais ce que je
sais, et je dis ce qui est: il est probable que de longtemps nous ne reverrons madame Rosette de bonne

humeur, car c'est vous maintenant qui faites la pluie et le beau temps sur ses joues. Son deuil va finir, et il

serait vraiment fâcheux qu'elle déposât sa gaieté avec sa dernière robe noire; cela serait de fort mauvais

exemple et tout à fait contraire aux lois ordinaires. C'est une chose que vous pouvez empêcher sans vous

donner beaucoup de peine, et que vous empêcherez sans doute, dit la vieille en appuyant beaucoup sur

les derniers mots.

- Assurément, je ferai tout mon possible pour que votre chère nièce conserve sa belle gaieté, puisque
vous me supposez une telle influence sur elle. Cependant je ne vois guère comment je m'y pourrai

prendre.

- Oh! vraiment vous ne voyez guère! À quoi vous servent vos beaux yeux? - Je ne savais pas que vous
eussiez la vue si courte. Rosette est libre; elle a quatre-vingt mille livres de rente où personne n'a rien à

voir, et l'on trouve fort jolies des femmes deux fois plus laides qu'elle. Vous êtes jeune, bien fait, et, à ce

que je pense, non marié; la chose me paraît la plus simple du monde, à moins que vous n'ayez pour

Rosette une insurmontable horreur ce qui est difficile à croire...

- Ce qui n'est pas et ne peut pas être; car son âme vaut son corps, et elle est de celles qui pourraient être
laides sans qu'on s'en aperçût ou qu'on les désirât autrement...

- Elle pourrait être laide impunément, et elle est charmante. - C'est avoir doublement raison; je ne doute
pas de ce que vous dites, mais elle a pris le plus sage parti. - Pour ce qui est d'elle, je répondrais

volontiers qu'il y a mille personnes qu'elle hait plus que vous, et que, si on le lui demandait plusieurs fois,

elle finirait peut-être par avouer que vous ne lui déplaisez pas précisément. Vous avez au doigt une bague

qui lui irait parfaitement, car vous avez la main aussi petite qu'elle, et je suis presque sûre qu'elle

l'accepterait avec plaisir.

La bonne dame s'arrêta quelques instants pour voir l'effet que ses paroles produiraient sur moi, et je ne
sais si elle dut être satisfaite de l'expression de ma figure. - J'étais cruellement embarrassée et je ne savais

que répondre. Dès le commencement de cet entretien, j'avais vu où tendaient toutes ses insinuations; et,

quoique je m'attendisse presque à ce qu'elle venait de dire, j'en restais toute surprise et interdite; je ne

pouvais que refuser; mais quels motifs valables donner d'un pareil refus? Je n'en avais aucun, si ce n'est

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