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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

eût des jupons brodés et des chemises garnies de matines avec un pardessus de simple toile; c'était une
attention délicate pour l'amant qu'elle avait ou qu'elle pouvait avoir, dont on ne saurait être assez

reconnaissant, et qu'à coup sûr il valait mieux mettre un diamant dans une noix qu'une noix dans une

boîte d'or.

Rosette, pour me prouver qu'elle était de mon avis, releva un peu sa robe, et me fit voir le bord d'un
jupon très richement brodé de grandes fleurs et de feuillages; il n'aurait tenu qu'à moi d'être admise au

secret de plus grandes magnificences intérieures; mais je ne demandai pas à voir si la splendeur de la

chemise répondait à celle de la jupe: il est probable que le luxe n'en était pas moindre. - Rosette laissa

retomber le pli de sa robe, fâchée de n'avoir pas montré davantage. - Cependant cette exhibition lui avait

servi à faire voir le commencement d'un mollet parfaitement tourné et donnant les meilleures idées

ascensionnelles. - Cette jambe, qu'elle tendait en avant pour mieux étaler sa jupe, était vraiment d'une

finesse et d'une grâce miraculeuses dans son bas de soie gris de perle bien juste et bien tiré, et la petite

mule à talon ornée d'une touffe de rubans qui la terminait ressemblait à la pantoufle de verre chaussée par

Cendrillon. Je lui en fis de très sincères compliments, et je lui dis que je ne connaissais guère de plus

jolie jambe et de plus petit pied, et que je ne pensais pas qu'il fût possible de les avoir mieux faits. - À

quoi elle répondit avec une franchise et une ingénuité toute charmante et toute spirituelle:

- C'est vrai.

Puis elle fut à un panneau pratique dans le mur, elle en tira un ou deux flacons de liqueurs et quelques
assiettes de confitures et de gâteaux, posa le tout sur un petit guéridon, et se vint asseoir près de moi dans

une dormeuse assez étroite, de sorte que je fus obligée, pour n'être point trop gênée, de lui passer le bras

derrière la taille. Comme elle avait les deux mains libres, et que je n'avais précisément que la gauche dont

je me pusse servir, elle me versait elle-même à boire, et mettait des fruits et des sucreries sur mon

assiette; bientôt même, voyant que je m'y prenais assez maladroitement, elle me dit: - Allons, laissez

cela; je m'en vais vous donner la becquée, petit enfant, puisque vous ne savez pas manger tout seul. Et

elle me portait elle-même les morceaux à la bouche, et me forçait à les avaler plus vite que je ne le

voulais, en les poussant avec ses jolis doigts, absolument comme on fait aux oiseaux que l'on empâte, ce

qui la faisait beaucoup rire. - Je ne pus guère me dispenser de rendre à ses doigts le baiser qu'elle avait

donné tout à l'heure à la paume de mes mains, et comme pour m'en empêcher, mais au fond pour me

fournir l'occasion de mieux appuyer mon baiser, elle me frappa la bouche à deux ou trois reprises avec le

revers de sa main.

Elle avait bu deux ou trois doigts de crème des Barbades avec un verre de vin des Canaries, et moi à peu
près autant. Ce n'était pas beaucoup assurément; mais il y en avait assez pour égayer deux femmes

habituées à ne boire que de l'eau à peine trempée - Rosette se laissait aller en arrière et se renversait sur

mon bras très amoureusement. - Elle avait jeté son mantelet, et l'on voyait le commencement de sa gorge

tendue et mise en arrêt par cette position cambrée; - le ton en était d'une délicatesse et d'une transparence

ravissantes; la forme, d'une finesse et en même temps d'une solidité merveilleuses. Je la contemplai

quelque temps avec une émotion et un plaisir indéfinissables, et cette réflexion me vint que les hommes

étaient plus favorisés que nous dans leurs amours, que nous leur donnions à posséder les plus charmants

trésors, et qu'ils n'avaient rien de pareil à nous offrir. - Quel plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres

cette peau si fine et si polie, et ces contours si bien arrondis, qui semblent aller au-devant du baiser et le

provoquer! ces chairs satinées, ces lignes ondoyantes et qui s'enveloppent les unes dans les autres, cette

chevelure soyeuse et si douce à toucher; quels motifs inépuisables de délicates voluptés que nous n'avons

pas avec les hommes! - Nos caresses, à nous, ne peuvent guère être que passives, et cependant il y a plus

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