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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
comprennent pas et dont ils ne sauraient se faire même une lointaine idée, délicatement et ardemment, comme je souhaiterais d'être aimée, et comme j'aimerais, si je rencontrais la réalité de mon rêve. Quel beau trésor perdu, quelles perles blanches et transparentes comme jamais les plongeurs n'en trouveront dans l'écrin de la mer! quelles suaves haleines, quels doux soupirs dispersés dans les airs, et qui auraient pu être recueillis par des lèvres amoureuses et pures!
Cette passion aurait pu rendre un jeune homme si heureux! tant d'infortunés, beaux, charmants, bien doués, pleins de coeur et d'esprit, ont vainement supplié à genoux d'insensibles et mornes idoles! tant d'âmes tendres et bonnes se sont jetées de désespoir dans les bras des courtisanes, ou se sont éteintes silencieusement comme des lampes dans des tombeaux, et qui auraient été sauvées de la débauche et de la mort par un sincère amour!
Quelle bizarrerie dans la destinée humaine! et que le hasard est un grand railleur!
Ce que tant d'autres avaient désiré ardemment me venait, à moi qui n'en voulais pas et ne pouvais pas en vouloir. Il prend fantaisie à une jeune fille capricieuse de courir le pays en habits d'homme pour savoir un peu à quoi s'en tenir sur le compte de ses amants futurs; elle couche dans une auberge avec un digne frère qui l'amène par le bout du doigt devant sa soeur, qui n'a rien de plus pressé que d'en devenir amoureuse comme une chatte, comme une colombe, comme tout ce qu'il y a d'amoureux et de langoureux au monde. - Il est bien évident que, si j'eusse été un jeune homme et que cela eût pu me servir à quelque chose, il en eût été tout autrement, et que la dame m'eût prise en horreur. - La fortune aime assez à donner des pantoufles à ceux qui ont des jambes de bols, et des gants à ceux qui n'ont pas de mains; - l'héritage qui aurait pu vous faire vivre à votre aise vous vient ordinairement le jour de votre mort.
J'allais quelquefois, non pas aussi souvent qu'elle aurait voulu, voir Rosette dans sa ruelle; quoique habituellement elle ne reçût que debout, cependant, en ma faveur, on passait par là-dessus. - On eût passé par-dessus bien d'autres choses, si j'eusse voulu; - mais, comme on dit, la plus belle fille ne peut donner que ce qu'elle a, et ce que j'avais n'eût pas été d'une grande utilité à Rosette.
Elle me tendait sa petite main à baiser; - j'avoue que je ne la baisais pas sans quelque plaisir, car elle est fort douce, très blanche, exquisément parfumée, et moelleusement attendrie par une naissante moiteur; je la sentais frissonner et se contracter sous mes lèvres, dont je prolongeais malicieusement la pression. - Alors Rosette, tout émue et d'un air suppliant, tournait vers moi ses longs yeux chargés de volupté et inondés d'une lueur humide et transparente, puis elle laissait retomber sur son oreiller sa jolie tête, qu'elle avait un peu soulevée pour me mieux recevoir. - Je voyais sous le drap onder sa gorge inquiète et tout son corps s'agiter brusquement. - Certes, quelqu'un qui eût été en état d'oser eût pu oser beaucoup, et à coup sûr l'on eût été reconnaissant de ses témérités, et on lui eût su gré d'avoir sauté quelques chapitres du roman.
Je restais là une heure ou deux avec elle, ne quittant pas sa main que j'avais reposée sur la couverture; nous faisions des causeries interminables et charmantes; car, bien que Rosette fût très préoccupée de son amour, elle se croyait trop sûre du succès pour ne pas garder presque toute sa liberté et son enjouement d'esprit. - De temps à autre seulement, sa passion jetait sur sa gaieté un voile transparent de douce mélancolie, qui la rendait encore plus piquante.
En effet, il eût été inouï qu'un jeune débutant, comme j'en avais les apparences, ne se trouvât pas fort heureux d'une telle bonne fortune et n'en profitât pas de son mieux. Rosette, effectivement, n'était point faite de façon à rencontrer de grandes cruautés, - et, n'en sachant pas davantage à mon endroit, elle
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