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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
postérité s'en passe pour cette fois et que tu te résignes à ne pas savoir de combien de plats mon dîner était composé, et si j'ai bien ou mal dormi pendant le cours de mes voyages. Je ne te donnerai pas non plus une description exacte des différents paysages, des champs de blés et forêts, des cultures variées et des collines chargées de hameaux qui ont successivement passé devant mes yeux: cela est facile à supposer; prends un peu de terre, plantes-y quelques arbres et quelques brins d'herbe, barbouille derrière cela un petit bout de ciel ou grisâtre ou bleu pâle, et tu auras une idée très suffisante du fond mouvant sur lequel se détachait notre petite caravane. - Si, dans ma première lettre, je suis entrée en quelques détails de ce genre, veuille bien m'excuser, je n'y retomberai plus: comme je n'étais jamais sortie, la moindre chose me semblait d'une importance énorme.
Un des cavaliers, mon compagnon de lit, celui que j'avais été près de tirer par la manche dans la mémorable nuit dont je t'ai décrit tout au long les angoisses, se prit d'une belle passion pour moi et tint tout le temps son cheval à côté du mien.
À cette exception près, que je n'eusse pas voulu le prendre pour amant quand il m'eût apporté la plus belle couronne du monde, il ne me déplaisait pas autrement; il était instruit, et ne manquait ni d'esprit ni de bonne humeur: seulement, quand il parlait des femmes, c'était avec un ton de mépris et d'ironie pour lequel je lui eusse très volontiers arraché les deux yeux de la tête, d'autant plus que, sous l'exagération, il y avait dans ce qu'il disait beaucoup de choses d'une vérité cruelle et dont mon habit d'homme me forçait de reconnaître la justice.
Il m'invita d'une manière si pressante et à tant de reprises à venir voir avec lui une de ses soeurs sur la fin de son veuvage, et qui habitait en ce moment-là un vieux château avec une de ses tantes, que je ne pus le lui refuser. - Je fis quelques objections pour la forme, car au fond il m'était aussi égal d'aller là qu'autre part, et je pouvais tout aussi bien atteindre à mon but de cette façon que d'une autre; et, comme il me dit que je le désobligerais assurément beaucoup si je ne lui accordais au moins quinze jours, je lui répondis que je voulais bien et que c'était une chose convenue.
À un embranchement du chemin, - le compagnon, en montrant le jambage droit de cet Y naturel, me dit:
- C'est par là. Les autres nous donnèrent une poignée de main et s'en furent de l'autre côté.
Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au lieu de notre destination.
Un fossé assez large, mais qui, au lieu d'eau, était rempli d'une végétation abondante et touffue, séparait le parc du grand chemin; le revêtement était en pierre de taille; et, dans les angles, se hérissaient de gigantesques artichauts et des chardons de fer qui semblaient avoir poussé comme des plantes naturelles entre les blocs disjoints de la muraille: un petit pont d'une arche traversait ce canal à sec et permettait d'arriver à la grille.
Une haute allée d'ormes, arrondie en berceau et taillée à la vieille mode, se présentait d'abord à vous; et, après l'avoir suivie quelque temps, on débouchait dans une espèce de rond-point.
Ces arbres avaient plutôt l'air surannés que vieux; ils paraissaient avoir des perruques et être poudrés à blanc; on ne leur avait réservé qu'une petite houppe de feuillage au sommet de la tête; tout le reste était soigneusement émondé, en sorte qu'on les eût pris pour des plumets démesurés plantés en terre de distance en distance.
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