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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

harmonieusement fondus, le noyaient d'un bout à l'autre, et sur ce fond vaporeux passaient lentement des
nuages cotonneux semblables à de grands morceaux d'ouate; ils étaient poussés par le souffle mourant

d'une petite brise à peine assez forte pour agiter les sommités des trembles les plus inquiets: des flocons

de brouillards montaient entre les grands marronniers et indiquaient de loin le cours de la rivière. Quand

la brise reprenait haleine, quelques feuilles rougies et grillées s'éparpillaient tout émues, et couraient

devant moi le long du sentier comme des essaims de moineaux peureux; puis, le souffle cessant, elles

s'abattaient quelques pas plus loin: vraie image de ces esprits qu'on prend pour des oiseaux volant

librement avec leurs ailes, et qui ne sont, au bout du compte, que des feuilles desséchées par la gelée du

matin, et dont le moindre vent qui passe fait son jouet et sa risée.

Les lointains étaient tellement estompés de vapeurs, et les franges de l'horizon tellement effilées sur le
bord qu'il n'était guère possible de savoir le point précis où commençait le ciel et où finissait la terre: un

gris un peu plus opaque, une brume un peu plus épaisse indiquaient d'une manière vague l'éloignement et

la différence des plans. À travers ce rideau, les saules, avec leurs têtes cendrées, avaient plutôt l'air de

spectres d'arbres que d'arbres véritables; les sinuosités des collines ressemblaient plutôt aux ondulations

d'un entassement de nuées qu'au gisement d'un terrain solide. Les contours des objets tremblaient à l'oeil,

et une espèce de trame grise d'une finesse inexprimable, pareille à une toile d'araignée, s'étendait entre les

devants du paysage et les fuyantes profondeurs; aux endroits ombrés, les hachures se dessinaient en clair

beaucoup plus nettement, et laissaient voir les mailles du réseau; aux places plus éclairées, ce filet de

brume était insensible, et se confondait dans une lueur diffuse. Il y avait dans l'air quelque chose

d'assoupi, d'humidement tiède et de doucement terne qui prédisposait singulièrement à la mélancolie.

Tout en allant, je pensais que l'automne était venu aussi pour moi, et que l'été rayonnant était passé sans
retour; l'arbre de mon âme était peut-être encore plus effeuillé que les arbres des forêts; à peine restait-il à

la plus haute branche une seule petite feuille verte qui se balançait en frissonnant, toute triste de voir ses

soeurs la quitter une à une.

Reste sur l'arbre, ô petite feuille couleur d'espérance, retiens-toi à la branche de toute la force de tes
nervures et de tes fibres; ne te laisse pas effrayer par les sifflements du vent, ô bonne petite feuille! car,

lorsque tu m'auras quitté, qui pourra distinguer si je suis un arbre mort ou vivant, et qui empêchera le

bûcheron de m'entailler le pied à coups de hache et de faire des fagots avec mes branches? - Il n'est pas

encore le temps où les arbres n'ont plus de feuilles, et le soleil peut encore se débarrasser des langes de

brouillard qui l'environnent.

Ce spectacle de la saison mourante me fit beaucoup d'impression. Je pensais que le temps fuyait vite, et
que je pourrais mourir sans avoir serré mon idéal sur mon coeur.

En rentrant chez moi, j'ai pris une résolution. - Puisque je ne pouvais me décider à parler, j'ai écrit toute
ma destinée sur un carré de papier. - Il est peut-être ridicule d'écrire à quelqu'un qui demeure dans la

même maison que vous, que l'on peut voir tous les jours, à toute heure; mais je n'en suis plus à regarder

ce qui est ridicule ou non.

J'ai cacheté ma lettre non sans trembler et sans changer de couleur; puis, choisissant le moment où
Théodore était sorti, je l'ai posée sur le milieu de la table, et je me suis enfui aussi troublé que si j'avais

commis la plus abominable action du monde.

Chapitre 12. Je t'ai promis la suite de mes aventures...

Je t'ai promis la suite de mes aventures; mais en vérité je suis si paresseuse à écrire qu'il faut que je t'aime

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