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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

coetera.

Tu ne te figures pas la prodigieuse quantité de madrigaux que nous avons été obligés de dépenser pour
contraindre nos dames à mettre des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.

Nous avons eu aussi beaucoup de peine à leur faire poser congrûment leurs assassines. Quel
diable de goût ont les femmes! et de quel titanique entêtement est possédée une petite-maîtresse

vaporeuse qui croit que le jaune paille glacé lui va mieux que le jonquille ou le rose vif. Je suis sûr que, si

j'avais appliqué aux affaires publiques la moitié des ruses et des intrigues que j'ai employées pour faire

mettre une plume rouge à gauche et non à droite, je serais ministre d'État ou empereur pour le

moins.

Quel pandémonium! quelle cohue énorme et inextricable doit être un théâtre véritable!

Depuis que l'on a parlé de jouer la comédie, tout est ici dans le désordre le plus complet. Tous les tiroirs
sont ouverts, toutes les armoires vidées; c'est un vrai pillage. Les tables, les fauteuils, les consoles, tout

est encombré, on ne sait où poser le pied: il traîne par la maison des quantités prodigieuses de robes, de

mantelets, de voiles, de jupes, de capes, de toques, de chapeaux; et, quand on pense que cela doit tenir

sur le corps de sept ou huit personnes, on se rappelle involontairement ces bateleurs de la foire qui ont

huit à dix habits les uns sur les autres: et l'on ne peut se figurer que, de tout cet amas, Il ne sortira qu'un

costume pour chacun.

Les domestiques ne font qu'aller et venir; - il y en a toujours deux ou trois sur le chemin du château à la
ville, et, si cela continue, tous les chevaux deviendront poussifs.

Un directeur de théâtre n'a pas le temps d'être mélancolique, et je ne l'ai guère été depuis quelque temps.
Je suis tellement assourdi et assommé que je commence à ne plus rien comprendre à la pièce. Comme

c'est moi qui remplis le rôle de l'imprésario outre mon rôle d'Orlando, ma besogne est double. Quand il se

présente quelque difficulté, c'est à moi qu'on a recours, et mes décisions n'étant pas toujours écoutées

comme des oracles, cela dégénère en des discussions interminables.

Si ce qu'on appelle vivre est d'être toujours sur ses jambes, de répondre à vingt personnes, de monter et
de descendre des escaliers, de ne pas penser une minute dans une journée, je n'ai jamais tant vécu que

cette semaine; je ne prends pourtant pas autant de part à ce mouvement que l'on pourrait le croire. -

L'agitation est très peu profonde, et à quelques brasses on retrouverait l'eau morte et sans courant; la vie

ne me pénètre pas si facilement que cela; et c'est même alors que le vis le moins, quoique j'aie l'air d'agir

et de me mêler à ce qui se fait; l'action m'hébète et me fatigue à un point dont on ne peut se faire une

idée; - quand je n'agis pas, je pense ou au moins je rêve, et c'est une façon d'existence; - je ne l'ai plus dès

que je sors de mon repos d'idole de porcelaine.

Jusqu'à présent, je n'ai rien fait, et j'ignore si je ferai jamais rien. Je ne sais pas arrêter mon cerveau, ce
qui est toute la différence de l'homme de talent à l'homme de génie; c'est un bouillonnement sans fin, le

flot pousse le flot; je ne puis maîtriser cette espèce de jet intérieur qui monte de mon coeur à ma tête, et

qui noie toutes mes pensées faute d'issues. - Je ne puis rien produire, non par stérilité, mais par

surabondance; mes idées poussent si drues et si serrées qu'elles s'étouffent et ne peuvent mûrir. - Jamais

l'exécution, si rapide et si fougueuse qu'elle soit, n'atteindra à une pareille vélocité: - quand j'écris une

phrase, la pensée qu'elle rend est déjà aussi loin de moi que si un siècle se fût écoulé au lieu d'une

seconde, et souvent il m'arrive d'y mêler, malgré moi, quelque chose de la pensée qui l'a remplacée dans

ma tête.

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