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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

nous font, à nous, et le style et la rime, et la forme? c'est bien de cela qu'il s'agit (pauvres renards, ils sont
trop verts)! - La société soufre, elle est en proie à un grand déchirement intérieur (traduisez: personne ne

veut s'abonner aux journaux utiles). C'est au poète à chercher la cause de ce _malaise et à le guérir.

Le moyen, il le trouvera en sympathisant de coeur et d'âme avec l'humanité (des poètes philanthropes! ce

serait quelque chose de rare et de charmant). Ce poète, nous l'attendons, nous l'appelons de tous nos

voeux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes, à lui les couronnes, à lui le

Prytanée...

À la bonne heure; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur se tienne éveillé jusqu'à la fin de
cette bienheureuse Préface, nous ne continuerons pas cette imitation très fidèle du style utilitaire, qui, de

sa nature, est passablement soporifique, et pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours

d'académie.

Préface _Non, imbéciles, non, crétins et goitreux ...

Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine; - un
roman n'est pas une paire de bottes sans couture; un sonnet, une seringue à jet continu; un drame n'est pas

un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et faisant marcher l'humanité dans la voie du

progrès.

De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs, non et deux cent mille fois non.

On ne se fait pas un bonnet de coton d'une métonymie, on ne chausse pas une comparaison en guise de
pantoufle; on ne se peut servir d'une antithèse pour parapluie; malheureusement, on ne saurait se plaquer

sur le ventre quelques rimes bariolées en manière de gilet. J'ai la conviction intime qu'une ode est un

vêtement trop léger pour l'hiver, et qu'on ne serait pas mieux habillé avec la strophe, l'antistrophe et

l'épode que cette femme du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et allait nue comme

la main, à ce que raconte l'histoire.

Cependant le célèbre M. de La Calprenède eut une fois un habit, et, comme on lui demandait quelle
étoffe c'était, il répondit: Du Silvandre. - Silvandre était une pièce qu'il venait de faire représenter

avec succès.

De pareils raisonnements font hausser les épaules par-dessus la tête, et plus haut que le duc de Glocester.

Des gens qui ont la prétention d'être des économistes, et qui veulent rebâtir la société de fond en comble,
avancent sérieusement de semblables billevesées.

Un roman a deux utilités: - l'une matérielle, l'autre spirituelle, si l'on peut se servir d'une pareille
expression à l'endroit d'un roman. - L'utilité matérielle, ce sont d'abord les quelques mille francs qui

entrent dans la poche de l'auteur, et le lestent de façon que le diable ou le vent ne l'emportent; pour le

libraire, c'est un beau cheval de race qui piaffe et saute avec son cabriolet d'ébène et d'acier, comme dit

Figaro; pour le marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque, et souvent le moyen

de gâter un beau site; pour les imprimeurs, quelques tonnes de bois de campêche pour se mettre

hebdomadairement le gosier en couleur; pour le cabinet de lecture, des tas de gros sous très

prolétairement vert-de-grisés, et une quantité de graisse, qui, si elle était convenablement recueillie et

utilisée, rendrait superflue la pêche de la baleine. - L'utilité spirituelle est que, pendant qu'on lit des

romans, on dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et progressifs, ou telles autres drogues

indigestes et abrutissantes.

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