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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

ennuyeux d'être empereur; il est ennuyeux d'être soi, et même d'être un autre; il est ennuyeux d'aller à
pied parce que l'on se fait mal à ses cors, à cheval parce que l'on s'écorche l'antithèse du devant, en

voiture parce qu'un gros homme se fait immanquablement un oreiller de votre épaule, sur le paquebot

parce que l'on a le mal de mer et qu'on se vomit tout entier; - il est ennuyeux d'être en hiver parce que

l'on grelotte, et en été parce qu'on sue; mais ce qu'il y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel,

c'est assurément une tragédie, à moins que ce ne soit un drame ou une comédie.

Cela me fait réellement mal au coeur. - Qu'y a-t-il de plus niais et de plus stupide? Ces gros tyrans à voix
de taureau, qui arpentent le théâtre d'une coulisse à l'autre, en faisant aller comme des ailes de moulin

leurs bras velus, emprisonnés dans des bas de couleur de chair, ne sont-ils pas de piètres contrefaçons de

Barbe-Bleue ou de Croquemitaine? Leurs rodomontades feraient pouffer de rire quiconque se pourrait

tenir éveillé.

Les amantes infortunées ne sont pas moins ridicules. - C'est quelque chose de divertissant que de les voir
s'avancer, vêtues de noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs épaules, des manches qui

pleurent sur leurs mains, et le corps prêt à saillir de leur corset comme un noyau qu'on presse entre les

doigts; ayant l'air de traîner le plancher à la semelle de leurs souliers de satin, et, dans les grands

mouvements de passion, repoussant leur queue en arrière avec un petit coup de talon. - Le dialogue,

exclusivement composé de oh! et de ah! qu'elles gloussent en faisant la roue, est vraiment une agréable

pâture et de facile digestion. - Leurs princes sont aussi fort charmants; ils sont seulement un peu

ténébreux et mélancoliques, ce qui ne les empêche pas d'être les meilleurs compagnons qui soient au

monde et ailleurs.

Quant à la comédie qui doit corriger les moeurs, et qui s'acquitte heureusement assez mal de son devoir,
je trouve que les sermons des pères et les rabâcheries des oncles sont aussi assommants sur le théâtre que

dans la réalité. - Je ne suis pas d'avis que l'on double le nombre des sots en les représentant; il y en a déjà

bien assez comme cela, Dieu merci, et la race n'est pas près de finir. - Où est la nécessité que l'on fasse le

portrait de quelqu'un qui a un groin de porc ou un mufle de boeuf, et qu'on recueille les billevesées d'un

manant que l'on jetterait par la fenêtre s'il venait chez vous? L'image d'un cuistre est aussi peu

intéressante que ce cuistre lui-même, et pour être vu au miroir, ce n'en est pas moins un cuistre. - Un

acteur qui parviendrait à imiter parfaitement les poses et les manières des savetiers ne m'amuserait pas

beaucoup plus qu'un savetier réel.

Mais il est un théâtre que j'aime, c'est le théâtre fantastique, extravagant, impossible, où l'honnête public
sifflerait impitoyablement dès la première scène, faute d'y comprendre un mot.

C'est un singulier théâtre que celui-là. - Des vers luisants y tiennent lieu de quinquets; un scarabée battant
la mesure avec ses antennes est placé au pupitre. Le grillon y fait sa partie; le rossignol est première flûte;

de petits sylphes, sortis de la fleur des pois, tiennent des basses d'écorce de citron entre leurs jolies

jambes plus blanches que l'ivoire, et font aller à grand renfort de bras des archets faits avec un cil de

Titania sur des cordes de fil d'araignée; la petite perruque à trois marteaux dont est coiffé le scarabée chef

d'orchestre frissonne de plaisir, et répand autour d'elle une poussière lumineuse, tant l'harmonie est douce

et l'ouverture bien exécuter!

Un rideau d'ailes de papillon, plus mince que la pellicule intérieure d'un oeuf, se lève lentement après les
trois coups de rigueur. La salle est pleine d'âmes de poètes assises dans des stalles de nacre de perle, et

qui regardent le spectacle à travers des gouttes de rosée montées sur le pistil d'or des lis. - Ce sont leurs

lorgnettes.

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