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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

apprendre.

Il est aussi absurde de dire qu'un homme est un ivrogne parce qu'il décrit une orgie, un débauché
parce qu'il raconte une débauche que de prétendre qu'un homme est vertueux parce qu'il a fait un livre de

morale; tous les jours on voit le contraire. - C'est le personnage qui parle et non l'auteur; son héros est

athée, cela ne veut pas dire qu'il soit athée; il fait agir et parler les brigands en brigands, il n'est pas pour

cela un brigand. À ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques; ils ont

plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouche; on ne l'a pas fait cependant, et je ne crois même pas

qu'on le fasse de longtemps, si vertueuse et si morale que puisse devenir la critique. C'est une des manies

de ces petits grimauds à cervelle étroite que de substituer toujours l'auteur à l'ouvrage et de recourir à la

personnalité pour donner quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies, qu'ils savent

bien que personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion individuelle.

Nous ne concevons guère à quoi tendent toutes ces criailleries, à quoi bon toutes ces colères et tous
ces abois, - et qui pousse messieurs les Geoffroy au petit pied à se faire les don Quichotte de la morale,

et, vrais sergents de ville littéraires, à empoigner et à bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se

promène dans un livre _la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu trop haut. - C'est fort

singulier.

L'époque, quoi qu'ils en disent, est immorale (si ce mot-là signifie quelque chose, ce dont nous
doutons fort), et nous n'en voulons pas d'autre preuve que la quantité de livres immoraux qu'elle produit

et le succès qu'ils ont. - Les livres suivent les moeurs et les moeurs ne suivent pas les livres. - La Régence

a fait Crébillon, ce n'est pas Crébillon qui a fait la Régence. Les petites bergères de Boucher étaient

fardées et débraillées, parce que les petites marquises étaient fardées et débraillées. - Les tableaux se font

d'après les modèles et non les modèles d'après les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que la

littérature et les arts influaient sur les moeurs. Qui que ce soit, c'est indubitablement un grand sot. - C'est

comme si l'on disait: Les petits pois font pousser le printemps; les petits pois poussent au contraire parce

que c'est le printemps, et les cerises parce que c'est l'été. Les arbres portent les fruits, et ce ne sont pas les

fruits qui portent les arbres assurément, loi éternelle et invariable dans sa variété; les siècles se succèdent,

et chacun porte son fruit qui n'est pas celui du siècle précédent; les livres sont les fruits des moeurs.

À côté des journalistes moraux, sous cette pluie d'homélies comme sous une pluie d'été dans quelque
parc, il a surgi, entre les planches du tréteau saint-simonien, une théorie _de petits champignons d'une

nouvelle espèce assez curieuse, dont nous allons faire l'histoire naturelle.

Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le nez court à ne le pouvoir chausser de
lunettes, et cependant n'y voyaient pas aussi loin que leur nez.

Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque, roman ou poésie, - ces messieurs se
renversaient nonchalamment sur leur fauteuil, le mettaient en équilibre sur ses pieds de derrière, et, se

balançant d'un air capable, ils se rengorgeaient et disaient:

- À quoi sert ce livre? Comment peut-on l'appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la
plus nombreuse et la plus pauvre? Quoi! pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant et de

progressif! Comment, au lieu de faire la grande synthèse de l'humanité, et de suivre, à travers les

événements de l'histoire, les phases de l'idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des poésies et

des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l'avenir?

Comment peut-on s'occuper de la forme, du style, de la rime en présence de si graves intérêts? - Que

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