|
Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
abandonné son berger pour toi; le vent se garde d'effacer sur le sable la délicate empreinte de ton adorable pied; la fontaine, quand tu l'y penches, se fait plus unie que le cristal, de peur de rider et de déformer la réflexion de ton visage céleste; les pudiques violettes elles-mêmes t'ouvrent leur petit coeur et font mille coquetteries devant toi; la fraise jalouse se pique d'émulation et tâche d'égaler le divin incarnat de ta bouche; l'imperceptible moucheron bourdonne joyeusement et t'applaudit en battant des ailes: - toute la nature t'aime et t'admire, ô toi, sa plus belle oeuvre!
Ah! je vis maintenant; - jusqu'à présent je n'avais été qu'un mort: me voilà débarrassé du linceul, et je tends hors de la fosse mes deux maigres mains vers le soleil; ma couleur bleue de spectre m'a quitté. Mon sang circule rapidement dans mes veines. L'effrayant silence qui régnait autour de moi est rompu à la fin. La voûte opaque et noire qui me pesait sur le front s'est illuminée. Mille voix mystérieuses me chuchotent à l'oreille; de charmantes étoiles scintillent au-dessus de moi, et sablent de leurs paillettes d'or les sinuosités de mon chemin; les marguerites me rient doucement, et les clochettes murmurent mon nom avec leur petite langue tortillée: je comprends une multitude de choses que je ne comprenais pas, je découvre des affinités et des sympathies merveilleuses, j'entends la langue des roses et des rossignols, et je lis couramment le livre que je ne pouvais pas même épeler. J'ai reconnu que j'avais un ami dans ce vieux chêne respectable tout couvert de gui et de plantes parasites, et que cette pervenche si langoureuse et si frêle, dont le grand oeil bleu déborde toujours de larmes, nourrissait depuis longtemps pour moi une passion discrète et contenue: c'est l'amour, c'est l'amour qui m'a dessillé les yeux et donné le mot de l'énigme. - L'amour est descendu au fond du caveau où transissait mon âme accroupie et somnolente; il l'a prise par le bout de la main et lui a fait monter l'escalier raide et étroit qui menait au dehors. Toutes les portes de la prison étaient crochetées, et pour la première fois cette pauvre Psyché est sortie du moi où elle était enfermée.
Une autre vie est devenue la mienne. Je respire par la poitrine d'un autre, et le coup qui le blesserait me tuerait. - Avant cet heureux jour, j'étais semblable à ces mornes idoles japonaises qui se regardent perpétuellement le ventre. J'étais le spectateur de moi-même, le parterre de la comédie que je jouais; je me regardais vivre, et j'écoutais les oscillations de mon coeur comme le battement d'une pendule. Voilà tout. Les images se peignaient dans mes yeux distraits; les sons frappaient mon oreille inattentive, mais rien du monde extérieur n'arrivait jusqu'à mon âme. L'existence de qui que ce soit ne m'était nécessaire; je doutais même de toute autre existence que de la mienne, dont encore je n'étais guère sûr. Il me semble que j'étais seul au milieu de l'univers, et que tout le reste n'était que fumées, images, vaines illusions, apparences fugitives destinées à peupler ce néant. - Quelle différence!
Et pourtant, si mon pressentiment me trompait, si Théodore était réellement un homme, ainsi que tout le monde le croit! On a vu quelquefois de ces merveilleuses beautés; - la grande jeunesse prête à cette illusion. - C'est une chose à laquelle je ne veux pas penser et qui me rendrait fou; cette graine tombée d'hier dans le rocher stérile de mon coeur l'a déjà pénétré en tout sens de ses mille filaments; elle s'y est cramponnée robustement, et il serait impossible de l'arracher. C'est déjà un arbre qui fleurit et verdoie, et tord ses racines musculeuses. - Si je venais à savoir avec certitude que Théodore n'est pas une femme, hélas! je ne sais point si je ne l'aimerais pas encore.
Chapitre 10
Ma belle amie, tu avais bien raison de me détourner du projet que j'avais conçu de voir les hommes, - et de les étudier à fond, avant de donner mon coeur à aucun d'eux. - J'ai à tout jamais éteint en moi l'amour et jusqu'à la possibilité de l'amour.
|