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Théophile Gautier - La morte amoureuse

pour considérer la gracieuse trépassée sous la transparence de son linceul. D'étranges pensées me
traversaient l'esprit ; je me figurais qu'elle n'était point morte réellement, et que ce n'était qu'une feinte

qu'elle avait employée pour m'attirer dans son château et me conter son amour. Un instant même je crus

avoir vu bouger son pied dans la blancheur des voiles, et se déranger les plis droits du suaire.

Et puis je me disais: « Est-ce bien Clarimonde? quelle preuve en ai-je? Ce page noir ne peut-il être passé
au service d'une autre femme? Je suis bien fou de me désoler et de m'agiter ainsi. » Mais mon coeur me

répondit avec un battement: « C'est bien elle, c'est bien elle.» Je me rapprochai du lit, et je regardai avec

un redoublement d'attention l'objet de mon incertitude. Vous l'avouerai-je? cette perfection de formes,

quoique purifiée et sanctifiée par l'ombre de la mort, me troublait plus voluptueusement qu'il n'aurait

fallu, et ce repos ressemblait tant à un sommeil que l'on s'y serait trompé. J'oubliais que j'étais venu là

pour un office funèbre, et je m'imaginais que j'étais un jeune époux entrant dans la chambre de la fiancée

qui cache sa figure par pudeur et qui ne se veut point laisser voir. Navré de douleur, éperdu de joie,

frissonnant de crainte et de plaisir, je me penchai vers elle et je pris le coin du drap ; je le soulevai

lentement en retenant mon souffle de peur de l'éveiller. Mes artères palpitaient avec une telle force, que

je les sentais siffler dans mes tempes, et mon front ruisselait de sueur comme si j'eusse remué une dalle

de marbre. C'était en effet la Clarimonde telle que je l'avais vue à l'église lors de mon ordination ; elle

était aussi charmante, et la mort chez elle semblait une coquetterie de plus. La pâleur de ses joues, le rose

moins vif de ses lèvres, ses longs cils baissés et découpant leur frange brune sur cette blancheur, lui

donnaient une expression de chasteté mélancolique et de souffrance pensive d'une puissance de séduction

inexprimable ; ses longs cheveux dénoués, où se trouvaient encore mêlées quelques petites fleurs bleues,

faisaient un oreiller à sa tête et protégeaient de leurs boucles la nudité de ses épaules ; ses belles mains,

plus pures, plus diaphanes que des hosties, étaient croisées dans une attitude de pieux repos et de tacite

prière, qui corrigeait ce qu'auraient pu avoir de trop séduisant, même dans la mort, l'exquise rondeur et le

poli d'ivoire de ses bras nus dont on n'avait pas ôté les bracelets de perles. Je restai longtemps absorbé

dans une muette contemplation, et, plus je la regardais, moins je pouvais croire que la vie avait pour

toujours abandonné ce beau corps. Je ne sais si cela était une illusion ou un reflet de la lampe, mais on

eût dit que le sang recommençait à circuler sous cette mate pâleur ; cependant elle était toujours de la

plus parfaite immobilité. Je touchai légèrement son bras ; il était froid, mais pas plus froid pourtant que

sa main le jour qu'elle avait effleuré la mienne sous le portail de l'église. Je repris ma position, penchant

ma figure sur la sienne et laissant pleuvoir sur ses joues la tiède rosée de mes larmes. Ah! quel sentiment

amer de désespoir et d'impuissance! quelle agonie que cette veille! j'aurais voulu pouvoir ramasser ma

vie en un monceau pour la lui donner et souffler sur sa dépouille glacée la flamme qui me dévorait. La

nuit s'avançait, et, sentant approcher le moment de la séparation éternelle, je ne pus me refuser cette triste

et suprême douceur de déposer un baiser sur les lèvres mortes de celle qui avait eu tout mon amour. Ô

prodige! un léger souffle se mêla à mon souffle, et la bouche de Clarimonde répondit à la pression de la

mienne: ses yeux s'ouvrirent et reprirent un peu d'éclat, elle fit un soupir, et, décroisant ses bras, elle les

passa derrière mon cou avec un air de ravissement ineffable. « Ah! c'est toi, Romuald, dit-elle d'une voix

languissante et douce comme les dernières vibrations d'une harpe ; que fais-tu donc? Je t'ai attendu si

longtemps, que je suis morte ; mais maintenant nous sommes fiancés, je pourrai te voir et aller chez toi.

Adieu, Romuald, adieu! je t'aime ; c'est tout ce que je voulais te dire, et je te rends la vie que tu as

rappelée sur moi une minute avec ton baiser ; à bientôt. »

Sa tête retomba en arrière, mais elle m'entourait toujours de ses bras comme pour me retenir. Un
tourbillon de vent furieux défonça la fenêtre et entra dans la chambre ; la dernière feuille de la rose

blanche palpita quelque temps comme une aile a bout de la tige, puis elle se détacha et s'envola par la

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