bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - La morte amoureuse

tout plein de hautes herbes, avec une grande croix de fer au milieu ; à droite et dans l'ombre de l'église, le
presbytère. C'était une maison d'une simplicité extrême et d'une propreté aride. Nous entrâmes ; quelques

poules picotaient sur la terre de rares grains d'avoine ; accoutumées apparemment à l'habit noir des

ecclésiastiques, elles ne s'effarouchèrent point de notre présence et se dérangèrent à peine pour nous

laisser passer. Un aboi éraillé et enroué se fit entendre, et nous vîmes accourir un vieux chien.

C'était le chien de mon prédécesseur. Il avait l'oeil terne, le poil gris et tous les symptômes de la plus
haute vieillesse où puisse atteindre un chien. Je le flattai doucement de la main, et il se mit aussitôt à

marcher à côté de moi avec un air de satisfaction inexprimable. Une femme assez âgée, et qui avait été la

gouvernante de l'ancien curé, vint aussi à notre rencontre, et, après m'avoir fait entrer dans une salle

basse, me demanda si mon intention était de la garder. Je lui répondis que je la garderais, elle et le chien,

et aussi les poules, et tout le mobilier que son maître lui avait laissé à sa mort, ce qui la fit entrer dans un

transport de joie, l'abbé Sérapion lui ayant donné sur-le-champ le prix qu'elle en voulait.

Mon installation faite, l'abbé Sérapion retourna au séminaire. Je demeurai donc seul et sans autre appui
que moi-même. La pensée de Clarimonde recommença à m'obséder, et, quelques efforts que je fisse pour

la chasser, je n'y parvenais pas toujours. Un soir, en me promenant dans les allées bordées de buis de

mon petit jardin, il me sembla voir à travers la charmille une forme de femme qui suivait tous mes

mouvements, et entre les feuilles étinceler les deux prunelles vert de mer ; mais ce n'était qu'une illusion,

et, ayant passé de l'autre côté de l'allée, je n'y trouvai rien qu'une trace de pied sur le sable, si petit qu'on

eût dit un pied d'enfant. Le jardin était entouré de murailles très hautes ; j'en visitai tous les coins et

recoins, il n'y avait personne. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette circonstance qui, du reste, n'était rien à

côté des étranges choses qui me devaient arriver. Je vivais ainsi depuis un an, remplissant avec exactitude

tous les devoirs de mon état, priant, jeûnant, exhortant et secourant les malades, faisant l'aumône jusqu'à

me retrancher les nécessités les plus indispensables. Mais je sentais au dedans de moi une aridité

extrême, et les sources de la grâce m'étaient fermées. Je ne jouissais pas de ce bonheur que donne

l'accomplissement d'une sainte mission ; mon idée était ailleurs, et les paroles de Clarimonde me

revenaient souvent sur les lèvres comme une espèce de refrain involontaire. O frère, méditez bien ceci!

Pour avoir levé une seule fois le regard sur une femme, pour une faute en apparence si légère, j'ai

éprouvé pendant plusieurs années les plus misérables agitations: ma vie a été troublée à tout jamais.

Je ne vous retiendrai pas plus longtemps sur ces défaites et sur ces victoires intérieures toujours suivies
de rechutes plus profondes, et je passerai sur-le-champ à une circonstance décisive. Une nuit l'on sonna

violemment à ma porte. La vieille gouvernante alla ouvrir, et un homme au teint cuivré et richement vêtu,

mais selon une mode étrangère, avec un long poignard, se dessina sous les rayons de la lanterne de

Barbara. Son premier mouvement fut la frayeur ; mais l'homme la rassura, et lui dit qu'il avait besoin de

me voir sur-le- champ pour quelque chose qui concernait mon ministère. Barbara le fit monter. J'allais

me mettre au lit. L'homme me dit que sa maîtresse, une très grande dame, était à l'article de la mort et

désirait un prêtre. Je répondis que j'étais prêt à le suivre ; je pris avec moi ce qu'il fallait pour

l'extrême-onction et je descendis en toute hâte. A la porte piaffaient d'impatience deux chevaux noirs

comme la nuit, et soufflant sur leur poitrail deux longs flots de fumée. Il me tint l'étrier et m'aida à

monter sur l'un, puis il sauta sur l'autre en appuyant seulement une main sur le pommeau de la selle. Il

serra les genoux et lâcha les guides à son cheval qui partit comme la flèche. Le mien, dont il tenait la

bride, prit aussi le galop et se maintint dans une égalité parfaite. Nous dévorions le chemin ; la terre filait

sous nous grise et rayée, et les silhouettes noires des arbres s'enfuyaient comme une armée en déroute.

Nous traversâmes une forêt d'un sombre si opaque et si glacial, que je me sentis courir sur la peau un

frisson de superstitieuse terreur. Les aigrettes d'étincelles que les fers de nos chevaux arrachaient aux

< page précédente | 7 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.