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Théophile Gautier - La morte amoureuse

désignât la cure que je devais occuper. J'essayai de desceller les barreaux de la fenêtre ; mais elle était à
une hauteur effrayante, et n'ayant pas d'échelle, il n'y fallait pas penser. Et d'ailleurs je ne pouvais

descendre que de nuit ; et comment me serais-je conduit dans l'inextricable dédale des rues? Toutes ces

difficultés, qui n'eussent rien été pour d'autres, étaient immenses pour moi, pauvre séminariste, amoureux

d'hier, sans expérience, sans argent et sans habits.

Ah! si je n'eusse pas été prêtre, j'aurais pu la voir tous les jours ; j'aurais été son amant, son époux, me
disais-je dans mon aveuglement ; au lieu d'être enveloppé dans mon triste suaire, j'aurais des habits de

soie et de velours, des chaînes d'or, une épée et des plumes comme les beaux jeunes cavaliers. Mes

cheveux, au lieu d'être déshonorés par une large tonsure, se joueraient autour de mon cou en boucles

ondoyantes. J'aurais une belle moustache cirée, je serais un vaillant. Mais une heure passée devant un

autel, quelques paroles à peine articulées, me retranchaient à tout jamais du nombre des vivants, et j'avais

scellé moi-même la pierre de mon tombeau, j'avais poussé de ma main le verrou de ma prison!

Je me mis à la fenêtre. Le ciel était admirablement bleu, les arbres avaient mis leur robe de printemps ; la
nature faisait parade d'une joie ironique. La place était pleine de monde ; les uns allaient, les autres

venaient ; de jeunes muguets et de jeunes beautés, couple par couple, se dirigeaient du côté du jardin et

des tonnelles. Des compagnons passaient en chantant des refrains à boire ; c'était un mouvement, une vie,

un entrain, une gaieté qui faisaient péniblement ressortir mon deuil et ma solitude. Une jeune mère, sur le

pas de la porte, jouait avec son enfant ; elle baisait sa petite bouche rose, encore emperlée de gouttes de

lait, et lui faisait, en l'agaçant, mille de ces divines puérilités que les mères seules savent trouver. Le père,

qui se tenait debout à quelque distance, souriait doucement à ce charmant groupe, et ses bras croisés

pressaient sa joie sur son coeur. Je ne pus supporter ce spectacle ; je fermai la fenêtre, et je me jetai sur

mon lit avec une haine et une jalousie effroyables dans le coeur, mordant mes doigts et ma couverture

comme un tigre à jeun depuis trois jours.

Je ne sais pas combien de jours je restai ainsi ; mais, en me retournant dans un mouvement de spasme
furieux, j'aperçus l'abbé Sérapion qui se tenait debout au milieu de la chambre et qui me considérait

attentivement. J'eus honte de moi-même, et, laissant tomber ma tête sur ma poitrine, je voilai mes yeux

avec mes mains.

« Romuald, mon ami, il se passe quelque chose d'extraordinaire en vous, me dit Sérapion au bout de
quelques minutes de silence ; votre conduite est vraiment inexplicable! Vous, si pieux, si calme et si

doux, vous vous agitez dans votre cellule comme une bête fauve. Prenez garde, mon frère, et n'écoutez

pas les suggestions du diable ; l'esprit malin, irrité de ce que vous vous êtes à tout jamais consacré au

Seigneur, rôde autour de vous comme un loup ravissant et fait un dernier effort pour vous attirer à lui. Au

lieu de vous laisser abattre, mon cher Romuald, faites-vous une cuirasse de prières, un bouclier de

mortifications, et combattez vaillamment l'ennemi ; vous le vaincrez. L'épreuve est nécessaire à la vertu

et l'on sort plus fin de la coupelle. Ne vous effrayez ni ne vous découragez ; les âmes les mieux gardées

et les plus affermies ont eu de ces moments. Priez, jeûnez, méditez, et le mauvais esprit se retirera. »

Le discours de l'abbé Sérapion me fit rentrer en moi-même, et je devins un peu plus calme. « Je venais
vous annoncer votre nomination à la cure de C*** ; le prêtre qui la possédait vient de mourir, et

monseigneur l'évêque m'a chargé d'aller vous y installer ; soyez prêt pour demain. » Je répondis d'un

signe de tête que je le serais, et l'abbé se retira. J'ouvris mon missel et je commençai à lire des prières ;

mais ces lignes se confondirent bientôt sous mes yeux ; le fil des idées s'enchevêtra dans mon cerveau, et

le volume me glissa des mains sans que j'y prisse garde.

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