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Théophile Gautier - La morte amoureuse

Jamais physionomie humaine ne peignit une angoisse aussi poignante ; la jeune fille qui voit tomber son
fiancé mort subitement a côté d'elle, la mère auprès du berceau vide de son enfant, Ève assise sur le seuil

de la porte du paradis, l'avare qui trouve une pierre à la place de son trésor, le poète qui a laissé rouler

dans le feu le manuscrit unique de son plus bel ouvrage, n'ont point un air plus atterré et plus

inconsolable. Le sang abandonna complètement sa charmante figure, et elle devint d'une blancheur de

marbre ; ses beaux bras tombèrent le long de son corps, comme si les muscles en avaient été dénoués, et

elle s'appuya contre un pilier, car ses jambes fléchissaient et se dérobaient sous elle. Pour moi, livide, le

front inondé d'une sueur plus sanglante que celle du Calvaire, je me dirigeai en chancelant vers la porte

de l'église ; j'étouffais ; les voûtes s'aplatissaient sur mes épaules, et il me semblait que ma tête soutenait

seule tout le poids de la coupole.

Comme j'allais franchir le seuil, une main s'empara brusquement de la mienne ; une main de femme! Je
n'en avais jamais touché. Elle était froide comme la peau d'un serpent, et l'empreinte m'en resta brûlante

comme la marque d'un fer rouge. C'était elle. « Malheureux! malheureux! qu'as-tu fait? » me dit-elle à

voix basse ; puis elle disparut dans la foule.

Le vieil évêque passa ; il me regarda d'un air sévère. Je faisais la plus étrange contenance du monde ; je
pâlissais, je rougissais, j'avais des éblouissements. Un de mes camarades eut pitié de moi, il me prit et

m'emmena ; j'aurais été incapable de retrouver tout seul le chemin du séminaire. Au détour d'une rue,

pendant que le jeune prêtre tournait la tête d'un autre côté, un page nègre, bizarrement vêtu, s'approcha de

moi, et me remit, sans s'arrêter dans sa course, un petit portefeuille à coins d'or ciselés, en me faisant

signe de le cacher ; je le fis glisser dans ma manche et l'y tins jusqu'à ce que je fusse seul dans ma cellule.

Je fis sauter le fermoir, il n'y avait que deux feuilles avec ces mots: « Clarimonde, au palais Concini. »

J'étais alors si peu au courant des choses de la vie, que je ne connaissais pas Clarimonde, malgré sa

célébrité, et que j'ignorais complètement où était situé le palais Concini. Je fis mille conjectures plus

extravagantes les unes que les autres ; mais à la vérité, pourvu que je pusse la revoir, j'étais fort peu

inquiet de ce qu'elle pouvait être, grande dame ou courtisane.

Cet amour né tout à l'heure s'était indestructiblement enraciné ; je ne songeai même pas à essayer de
l'arracher, tant je sentais que c'était là chose impossible. Cette femme s'était complètement emparée de

moi, un seul regard avait suffi pour me changer ; elle m'avait soufflé sa volonté ; je ne vivais plus dans

moi, mais dans elle et par elle. Je faisais mille extravagances, je baisais sur ma main la place qu'elle avait

touchée, et je répétais son nom des heures entières. Je n'avais qu'à fermer les yeux pour la voir aussi

distinctement que si elle eût été présente en réalité, et je me redisais ces mots, qu'elle m'avait dits sous le

portail de l'église: « Malheureux! malheureux! qu'as-tu fait? » Je comprenais toute l'horreur de ma

situation, et les côtés funèbres et terribles de l'état que je venais d'embrasser se révélaient clairement à

moi. Être prêtre! c'est-à-dire chaste, ne pas aimer, ne distinguer ni le sexe ni l'âge, se détourner de toute

beauté, se crever les yeux, ramper sous l'ombre glaciale d'un cloître ou d'une église, ne voir que des

mourants, veiller auprès de cadavres inconnus et porter soi-même son deuil sur sa soutane noire, de sorte

que l'on peut faire de votre habit un drap pour votre cercueil!

Et je sentais la vie monter en moi comme un lac intérieur qui s'enfle et qui déborde ; mon sang battait
avec force dans mes artères ; ma jeunesse, si longtemps comprimée, éclatait tout d'un coup comme l'aloès

qui met cent ans à fleurir et qui éclôt avec un coup de tonnerre.

Comment faire pour revoir Clarimonde? Je n'avais aucun prétexte pour sortir du séminaire, ne
connaissant personne dans la ville ; je n'y devais même pas rester, et j'y attendais seulement que l'on me

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