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Théophile Gautier - La morte amoureuse

joues, je saisissais tout avec une lucidité étonnante.

A mesure que je la regardais, je sentais s'ouvrir dans moi des portes qui jusqu'alors avaient été fermées ;
des soupiraux obstrués se débouchaient dans tous les sens et laissaient entrevoir des perspectives

inconnues ; la vie m'apparaissait sous un aspect tout autre ; je venais de naître à un nouvel ordre d'idées.

Une angoisse effroyable me tenaillait le coeur ; chaque minute qui s'écoulait me semblait une seconde et

un siècle. La cérémonie avançait cependant, et j'étais emporté bien loin du monde dont mes désirs

naissants assiégeaient furieusement l'entrée. Je dis oui cependant, lorsque je voulais dire non, lorsque tout

en moi se révoltait et protestait contre la violence que ma langue faisait à mon âme: une force occulte

m'arrachait malgré moi les mots du gosier. C'est là peut-être ce qui fait que tant de jeunes filles marchent

à l'autel avec la ferme résolution de refuser d'une manière éclatante l'époux qu'on leur impose, et que pas

une seule n'exécute son projet. C'est là sans doute ce qui fait que tant de pauvres novices prennent le

voile, quoique bien décidées à le déchirer en pièces au moment de prononcer leurs voeux. On n'ose

causer un tel scandale devant tout le monde ni tromper l'attente de tant de personnes ; toutes ces volontés,

tous ces regards semblent peser sur vous comme une chape de plomb ; et puis les mesures sont si bien

prises, tout est si bien réglé à l'avance, d'une façon si évidemment irrévocable, que la pensée cède au

poids de la chose et s'affaisse complètement.

Le regard de la belle inconnue changeait d'expression selon le progrès de la cérémonie. De tendre et
caressant qu'il était d'abord, il prit un air de dédain et de mécontentement comme de ne pas avoir été

compris.

Je fis un effort suffisant pour arracher une montagne, pour m'écrier que je ne voulais pas être prêtre ;
mais je ne pus en venir à bout ; ma langue resta clouée à mon palais, et il me fut impossible de traduire

ma volonté par le plus léger mouvement négatif. J'étais, tout éveillé, dans un état pareil à celui du

cauchemar, où l'on veut crier un mot dont votre vie dépend, sans en pouvoir venir à bout.

Elle parut sensible au martyre que j'éprouvais, et, comme pour m'encourager, elle me lança une oeillade
pleine de divines promesses. Ses yeux étaient un poème dont chaque regard formait un chant.

Elle me disait:

« Si tu veux être à moi, je te ferai plus heureux que Dieu lui- même dans son paradis ; les anges te
jalouseront. Déchire ce funèbre linceul où tu vas t'envelopper ; je suis la beauté, je suis la jeunesse, je

suis la vie ; viens à moi, nous serons l'amour. Que pourrait t'offrir Jéhovah pour compensation? Notre

existence coulera comme un rêve et ne sera qu'un baiser éternel.

« Répands le vin de ce calice, et tu es libre. Je t'emmènerai vers les îles inconnues ; tu dormiras sur mon
sein, dans un lit d'or massif et sous un pavillon d'argent ; car je t'aime et je veux te prendre à ton Dieu,

devant qui tant de nobles coeurs répandent des flots d'amour qui n'arrivent pas jusqu'à lui. »

Il me semblait entendre ces paroles sur un rythme d'une douceur infinie, car son regard avait presque de
la sonorité, et les phrases que ses yeux m'envoyaient retentissaient au fond de mon coeur comme si une

bouche invisible les eût soufflées dans mon âme. Je me sentais prêt à renoncer à Dieu, et cependant mon

coeur accomplissait machinalement les formalités de la cérémonie. La belle me jeta un second coup

d'oeil si suppliant, si désespéré, que des lames acérées me traversèrent le coeur, que je me sentis plus de

glaives dans la poitrine que la mère de douleurs.

C'en était fait, j'étais prêtre.

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