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Théophile Gautier - La morte amoureuse

toutes mes forces ; mais le sable de l'assoupissement me roulait bientôt dans les yeux, et, voyant que
toute lutte était inutile, je laissais tomber les bras de découragement et de lassitude, et le courant me

rentraînait vers les rives perfides. Sérapion me faisait les plus véhémentes exhortations, et me reprochait

durement ma mollesse et mon peu de ferveur. Un jour que j'avais été plus agité qu'à l'ordinaire, il me dit:

« Pour vous débarrasser de cette obsession, il n'y a qu'un moyen, et, quoiqu'il soit extrême, il le faut

employer: aux grands maux les grands remèdes. Je sais où Clarimonde a été enterrée ; il faut que nous la

déterrions et que vous voyiez dans quel état pitoyable est l'objet de votre amour ; vous ne serez plus tenté

de perdre votre âme pour un cadavre immonde dévoré des vers et près de tomber en poudre ; cela vous

fera assurément rentrer en vous-même. » Pour moi, j'étais si fatigué de cette double vie, que j'acceptai:

voulant savoir, une fois pour toutes, qui du prêtre ou du gentilhomme était dupe d'une illusion, j'étais

décidé à tuer au profit de l'un ou de l'autre un des deux hommes qui étaient en moi ou à les tuer tous

deux, car une pareille vie ne pouvait durer. L'abbé Sérapion se munit d'une pioche, d'un levier et d'une

lanterne, et à minuit nous nous dirigeâmes vers le cimetière de ***, dont il connaissait parfaitement le

gisement et la disposition. Après avoir porté la lumière de la lanterne sourde sur les inscriptions de

plusieurs tombeaux, nous arrivâmes enfin à une pierre à moitié cachée par les grandes herbes et dévorée

de mousses et de plantes parasites, où nous déchiffrâmes ce commencement d'inscription:

Ici gît Clarimonde Qui fut de son vivant La plus belle du monde. ........

« C'est bien ici, » dit Sérapion, et, posant à terre sa lanterne, il glissa la pince dans l'interstice de la pierre
et commença à la soulever. La pierre céda, et il se mit à l'ouvrage avec la pioche. Moi, je le regardais

faire, plus noir et plus silencieux que la nuit elle- même ; quant à lui, courbé sur son oeuvre funèbre, il

ruisselait de sueur, il haletait, et son souffle pressé avait l'air d'un râle d'agonisant. C'était un spectacle

étrange, et qui nous eût vus du dehors nous eût plutôt pris pour des profanateurs et des voleurs de

linceuls, que pour des prêtres de Dieu. Le zèle de Sérapion avait quelque chose de dur et de sauvage qui

le faisait ressembler à un démon plutôt qu'à un apôtre ou a un ange, et sa figure aux grands traits austères

et profondément découpés par le reflet de la lanterne n'avait rien de très rassurant. Je me sentais perler

sur les membres une sueur glaciale, et mes cheveux se redressaient douloureusement sur ma tête ; je

regardais au fond de moi-même l'action du sévère Sérapion comme un abominable sacrilège, et j'aurais

voulu que du flanc des sombres nuages qui roulaient pesamment au-dessus de nous sortît un triangle de

feu qui le réduisît en poudre. Les hiboux perchés sur les cyprès, inquiétés par l'éclat de la lanterne, en

venaient fouetter lourdement la vitre avec leurs ailes poussiéreuses, en jetant des gémissements plaintifs ;

les renards glapissaient dans le lointain, et mille bruits sinistres se dégageaient du silence. Enfin la pioche

de Sérapion heurta le cercueil dont les planches retentirent avec un bruit sourd et sonore, avec ce terrible

bruit que rend le néant quand on y touche ; il en renversa le couvercle, et j'aperçus Clarimonde pâle

comme un marbre, les mains jointes ; son blanc suaire ne faisait qu'un seul pli de sa tête à ses pieds. Une

petite goutte rouge brillait comme une rose au coin de sa bouche décolorée. Sérapion, à cette vue, entra

en fureur: « Ah! te voilà, démon, courtisane impudique, buveuse de sang et d'or! » et il aspergea d'eau

bénite le corps et le cercueil sur lequel il traça la forme d'une croix avec son goupillon. La pauvre

Clarimonde n'eut pas été plus tôt touchée par la sainte rosée que son beau corps tomba en poussière ; ce

ne fut plus qu'un mélange affreusement informe de cendres et d'os à demi calcinés. « Voilà votre

maîtresse, seigneur Romuald, dit l'inexorable prêtre en me montrant ces tristes dépouilles, serez-vous

encore tenté d'aller vous promener au Lido et à Fusine avec votre beauté? » Je baissai la tête ; une grande

ruine venait de se faire au dedans de moi. Je retournai à mon presbytère, et le seigneur Romuald, amant

de Clarimonde, se sépara du pauvre prêtre, à qui il avait tenu pendant si longtemps une si étrange

compagnie. Seulement, la nuit suivante, je vis Clarimonde ; elle me dit, comme la première fois sous le

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