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Théophile Gautier - La morte amoureuse

enfin plus belle que jamais et dans un état parfait de santé.

« Je ne mourrai pas! je ne mourrai pas! dit-elle à moitié folle de joie et en se pendant à mon cou ; je
pourrai t'aimer encore longtemps. Ma vie est dans la tienne, et tout ce qui est moi vient de toi. Quelques

gouttes de ton riche et noble sang, plus précieux et plus efficace que tous les élixirs du monde, m'ont

rendu l'existence. »

Cette scène me préoccupa longtemps et m'inspira d'étranges doutes à l'endroit de Clarimonde, et le soir
même, lorsque le sommeil m'eut ramené à mon presbytère, je vis l'abbé Sérapion plus grave et plus

soucieux que jamais. Il me regarda attentivement et me dit: « Non content de perdre votre âme, vous

voulez aussi perdre votre corps. Infortuné jeune homme, dans quel piège êtes- vous tombé! » Le ton dont

il me dit ce peu de mots me frappa vivement ; mais, malgré sa vivacité, cette impression fut bientôt

dissipée, et mille autres soins l'effacèrent de mon esprit. Cependant, un soir, je vis dans ma glace, dont

elle n'avait pas calculé la perfide position, Clarimonde qui versait une poudre dans la coupe de vin épicé

qu'elle avait coutume de préparer après le repas. Je pris la coupe, je feignis d'y porter mes lèvres, et je la

posai sur quelque meuble comme pour l'achever plus tard à mon loisir, et, profitant d'un instant où la

belle avait le dos tourné, j'en jetai le contenu sous la table ; après quoi je me retirai dans ma chambre et je

me couchai, bien déterminé à ne pas dormir et à voir ce que tout cela deviendrait. Je n'attendis pas

longtemps ; Clarimonde entra en robe de nuit, et, s'étant débarrassée de ses voiles, s'allongea dans le lit

auprès de moi. Quand elle se fut bien assurée que je dormais, elle découvrit mon bras et tira une épingle

d'or de sa tête ; puis elle se mit à murmurer à voix basse:

« Une goutte, rien qu'une petite goutte rouge, un rubis au bout de mon aiguille!... Puisque tu m'aimes
encore, il ne faut pas que je meure... Ah! pauvre amour! Ton beau sang d'une couleur pourpre si

éclatante, je vais le boire. Dors, mon seul bien ; dors, mon dieu, mon enfant ; je ne te ferai pas de mal, je

ne prendrai de ta vie que ce qu'il faudra pour ne pas laisser éteindre la mienne. Si je ne t'aimais pas tant,

je pourrais me résoudre à avoir d'autres amants dont je tarirais les veines ; mais depuis que je te connais,

j'ai tout le monde en horreur... Ah! le beau bras! comme il est rond! comme il est blanc! Je n'oserai

jamais piquer cette jolie veine bleue. » Et, tout en disant cela, elle pleurait, et je sentais pleuvoir ses

larmes sur mon bras qu'elle tenait entre ses mains. Enfin elle se décida, me fit une petite piqûre avec son

aiguille et se mit à pomper le sang qui en coulait. Quoiqu'elle en eût bu à peine quelques gouttes, la

crainte de m'épuiser la prenant, elle m'entoura avec soin le bras d'une petite bandelette après avoir frotté

la plaie d'un onguent qui la cicatrisa sur-le-champ.

Je ne pouvais plus avoir de doutes, l'abbé Sérapion avait raison. Cependant, malgré cette certitude, je ne
pouvais m'empêcher d'aimer Clarimonde, et je lui aurais volontiers donné tout le sang dont elle avait

besoin pour soutenir son existence factice. D'ailleurs, je n'avais pas grand'peur ; la femme me répondait

du vampire, et ce que j'avais entendu et vu me rassurait complètement ; j'avais alors des veines

plantureuses qui ne se seraient pas de sitôt épuisées, et je ne marchandais pas ma vie goutte à goutte. Je

me serais ouvert le bras moi-même et je lui aurais dit: « Bois! et que mon amour s infiltre dans ton corps

avec mon sang! » J'évitais de faire la moindre allusion au narcotique qu'elle m'avait versé et à la scène de

l'aiguille, et nous vivions dans le plus parfait accord. Pourtant mes scrupules de prêtre me tourmentaient

plus que jamais, et je ne savais quelle macération nouvelle inventer pour mater et mortifier ma chair.

Quoique toutes ces visions fussent involontaires et que je n'y participasse en rien, je n'osais pas toucher le

Christ avec des mains aussi impures et un esprit souillé par de pareilles débauches réelles ou rêvées. Pour

éviter de tomber dans ces fatigantes hallucinations, j'essayais de m'empêcher de dormir, je tenais mes

paupières ouvertes avec les doigts et je restais debout au long des murs, luttant contre le sommeil de

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